30 novembre 2010

Breve de Noël 2

- Maman, je trouve plus mon catalogue de Noël !
- T'inquiète, il va y en avoir au moins quinze dans la boîte aux lettres aujourd'hui !
- Ouais ! Chouette !
- Pfff...

28 novembre 2010

Largage dominical#17

Il n'y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n'a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire.
Ça y sera.

Louis-Ferdinand Celine

25 novembre 2010

Cabossée

Depuis cet été je la vois tous les jours. Elle fait la plonge au snack et je n’ai jamais vu quelqu’un travailler si vite. Un véritable ouragan. Les piles de vaisselle sale accumulées en début de service disparaissent comme par magie sous ses mains agiles en l’espace de quelques minutes.
Depuis quelques jours, elle ne peut plus travailler. Une peine de cœur, m’a-t-on dit. En prenant le soin de rajouter « Comme d’habitude »
Ce comme d’habitude me fait mal pour elle. Je sais que dans le village, sa vie un peu bousculée est connue de tous. Elle semble s’en moquer et mène sa barque tumultueuse entre rires et pleurs, problèmes de fric et petits boulots, en trimballant ses deux mômes dans sa galère.
Elle s’est installée à la dernière table au fond sur la terrasse.
Elle commande un double Martini. Son visage est défait et ses yeux rougis témoignent de ses nuits sans sommeil.
Elle semble anéantie et le peu que je sais d’elle me laisse penser que ce n’est pas la première fois qu’elle s’attache à un homme qui met fin à la belle histoire après quelques jours. Je pense à ses fils avec lesquels elle semble si complice. Son aîné est passé hier et j’ai eu l’impression qu’il était un peu perdu.
Je lui apporte une assiette à laquelle elle touche à peine, déchirant les aliments avec sa fourchette sans presque rien avaler. Elle allume cigarette sur cigarette, l'oreille collée à son cellulaire.
Je me souviens d’elle le lendemain de leur rencontre. Elle était rayonnante. Après quelques jours, elle débordait d’énergie. Elle y croyait, elle voulait tout changer dans sa vie, prendre un appart, lui faire une place dans sa vie. J’avais été un peu sonnée de la voir si amoureuse au bout de quelques nuits. Ses yeux brillaient et elle évoquait un mutuel coup de foudre. J'étais contente pour elle.
En quelques mots, je comprends que son prince charmant s’est transformé en un être menteur et fuyant qui n’ose pas lui dire qu'elle s'est un peu emballée, ou qu'il s'est trompé, ou qu'elle n'est qu'une belle de plus à son tableau de chasse. Ce qui est fort possible au vu des sourires charmeurs et insistants qu'il m'adresse quand il vient déjeuner. Elle vient de le comprendre et je lis dans ses yeux une peine qui se transforme en fureur lorsqu’elle déchire en mille morceaux la photo qu’elle devait il y a à peine quelques heures regarder amoureusement.
Je n’ai pas le cœur de lui lancer l’éternel « Allez ma Belle, un de perdu, dix de retrouvés » que ne manqueront pas de lui servir ses potes. Je voudrais juste être capable de trouver les mots pour la consoler vraiment.

19 novembre 2010

Brève de Noël

Mon fiston parcourt avec attention les prospectus qui commencent à inonder notre boîte aux lettres et flashe sur une énorme coffret de Lego dont le prix me fait presque dresser les cheveux sur la tête.
- Tu voudras pas me l'acheter pour Noël alors ?
- Non.
- T'as pas assez d'argent ?
- J'en gagne assez pour qu'on ne manque de rien. Et c'est bien comme ça. C'est pas parce qu'on a de l'argent qu'on est heureux. On est juste plus détendu quand on ne court pas après.
- Ah ! je suis d'accord avec toi Maman, c'est pas avoir de l'argent qui me rend heureux, c'est ce que je m'achète avec !
Il a de la suite dans les idées, ce petit...

16 novembre 2010

Relais

J'ai lu ce texte ce matin chez Mendelien

C'est un bien bon texte, je trouve. Qui résume assez bien ce que peuvent ressentir parfois ceux qui vivent les yeux ouverts. 

Je suis un chien


Mon chien n’est pas très intelligent.
Et foncièrement, je ne vaux guère mieux. Ce n’est pas de la fausse modestie, c’est tout à fait sincère. Je me dis même que c’est quasiment insultant pour mon chien d’oser la comparaison.
Objectivement, je me considère comme un être frustre et dépourvu des qualités que l’on doit avoir pour faire un quelconque travail intellectuel. Pour tout dire, je trouve le travail d’écriture fastidieux et souffrant. Et j’aimerais me passer de ce travail comme j’aimerais me passer du travail tout court. En fait, j’aimerais jouer de la guitare, chanter des tounes thrippantes, baiser avec ma blonde, jouer avec mes enfants pi m’chrisser de toutte comme bin du monde. Mais j’entends tant de conneries, je suis submergé par tant de misère issue de désert intellectuel dans lequel je vis, que je me dis qu’il me faut faire quelques choses. Et chaque fois, c’est le chemin de croix.
Malgré tout, je me considère comme un gros travaillant. Comme au hockey. Un gars sans talent qui travaille fort dans les coins pour emmerder la grande vedette plein de style, un peu imbue d’elle-même, celle qui frustre quand on l’empêche de faire des sparages et compter des buts et qui, parfois, par son arrogance, fait perdre son équipe. En tant que spectateur, j’ai toujours apprécié ces deux sortes de joueurs avec la même intensité et j’ai toujours considéré le travail de Bob Gainey aussi important que celui de Guy Lafleur.
Intellectuellement, donc, je me considère comme un genre de sous-Bob Gainey et je me sens pas si loin de mon chien. Et il est vrai que je me dis souvent que, spirituellement, mon chien a quelque chose de plus que je n’ai pas. Une honnêteté de chien qui, à la longue, finit par forcer mon admiration. Surtout quand je me rends compte à quel point je parle pour ne rien dire. À quel point je gaspille ma salive. À quel point je m’illusionne sur la nécessité du « débat » avec mes contemporains.
Wouaf Wouaf ! Ostie de chien du voisin ! dit mon chien. Vas-t-en, ! T’es sur mon territoire. M’as te mordre, mon maudit, si jamais j’ai une chance de m’échapper !!!
Mais, y’a rien à faire, j’arrive pas encore, après toutes ces années d’errances intellectuelles, à avoir la sagesse honnête de mon chien. Mais parfois, je sens que je suis sur le bord d’y arriver. Surtout quand je ressens, jusqu’au fond de mon être, l’absurdité des paramètres du consensus dans lequel nous baignons, tous et chacun autant que nous sommes, pour interagir en société, y compris entre membres d’une même famille qui essaient de s’aimer inconditionnellement, en ces temps de grande dépression qui n’ose même pas dire son nom.
Ces maudits paramètres de consensus terribles devant lesquels on doit se plier si l’on veut survivre sur le plan affectif, pour être aimé et se sentir accepté par nos proches, nos amis, nos voisins, nos collègues et même pour se survivre à soi-même dans les paradoxes de notre culture.
Parfois, il me faut assister, avec des proches ou des collègues, à une conversation qui tourne autour de certains sujets litigieux et, malgré que mes oreilles bourdonnent, j’essaie de protester modérément pour ne pas froisser les gens, pour ne pas que tout tourne en eau de boudin. Et j’entends à travers les tampons, tous les discours fielleux de la droite et ceux, plus pervers, de la pseudo-gauche qui pénètrent les esprits jours après jours, petit à petit. En voici quelques exemples :
-Barback Obrama est un grand intellectuel, c’est pour cela que les gens ne l’aiment pas. Le peuple rejette ses réformes à cause de sa trop grande stature et non pas parce que c’est un véritable mange-merde, un pseudo-joueur de basketball préparé par la CIA depuis des années à remplir sa fonction de trou du cul exterminateur de peuples et profanateur de vie.
-Amyr Khadir est un homme pragmatique dont l'action va mener, à force d’éducation populaire, à des réformes appropriées pour sortir le Québec de l’impasse et non la marionnette inconsciente de Paul Desmarais pour écrabouiller le Parti Québécois. Et fuck les leçons de Machiavel, les sacrifices de Bourgault, les remontrances de Falardeau! Over their dead bodies ! Il faut bien vivre pour les vivants n’est-ce pas ? Et même pour les peuples morts-vivants… Et faire taire les revanchards passéistes empêcheur de faire semblant d’espérer en rond.
- La bourse du carbone est une chose rationnelle qui va améliorer le bilan énergétique de la planète et non pas une arme de plus pour les Rockfeller de ce monde pour faire encore plus de fric en transformant la biosphère en dépotoir pétrolifère irrémédiablement souillée. La fermeture de la bourse actionnariale, d’un autre côté, c’est absolument impossible de l’envisager sérieusement.
-Les parents se crissent de l’école parce qu’ils sont égocentriques, consuméristes et irresponsables. Ça n’a ABSOLUMENT rien avoir avec le démantèlement de l’état, la délocalisation des entreprises, l’équarrissage de la classe-ouvrière-qui-n’existe-plus ou le décervelage de la classe moyenne. Ce n’est pas du tout un problème collectif mais d’abord, un problème de responsabilité individuelle.
Et puis autour de tous ces tampons bien intégrés désormais chez tout ces gens sincères, besogneux, honnêtes, il y’aussi, bien sûr, en toile de fond, l’éternelle propagande lancinante, la pure et dure: Lénine et Guevarra, dans le même sac. Les olympiques de Pékin de 2008 renvoyés dos à dos à ceux de Berlin de 1936. La liberté d’expression en Iran, les femmes voilées d’Afghanistan, la démocratie en Irak, la révolution des roses de Géorgie, la révolution orange en Ukraine, la révolution des tulipes au Kyrgyzstan. Ne manque que la révolution arc-en-ciel des lesbiennes handicapées de Papouasie du sud-est
Y’au aussi les livres noirs. Le livre noir du communisme, de l’islamisme, du terrorisme, du complotisme, du onze-septembrisme. On dirait que tout ce bruit assourdissant est présent dans la conversation, en filigrane, comme une menace…
Et là, au bout d’un certain temps, je me sens partir loin. Je me vois flottant au-dessus de la pièce avec une voix off intérieure qui commenterait, comme dans un genre de mauvais rêve :
-Non mais vraiment ? Vous êtes en train de me dire ça à moi, ici, maintenant, en 2010 ? Vous vous croyez ou vous faites semblant ? Vous avez lu Huxley et Orwell et vous dites que ce ne sont que des romanciers ? Ou alors, vous dites qu’ils décrivent la réalité, alors qu’en même temps, on dirait que vous ne les avez pas lus ?
Et je me vois, moi aussi, en train de dire plein de trucs imbéciles comme si je ne les avais pas lus ces auteurs. Pour fitter un minimum dans les paramètres. Parce que, malgré toute ma vigilance, je suis, moi-aussi, un haut-parleur à tampon, un adepte de la pensée-double. Merde ! Je suis dans 1984 !!!!
Mais malheureusement, je ne me réveille pas.
Et la discussion peut continuer comme ça avec des nuances variables mais qui conduisent invariablement vers des culs-de-sac de plus en plus désespérants.
Si je m’oppose au tampon du progrès, on me rétorque que le progrès de l’humanité est indéniable parce que, statistiquement, l’individu vit plus longtemps, ou que la santé gratuite est un progrès «civilisationnel» irréfutable. Si le délire pousse plus loin, un tel me dira qu’il n’échangerait sa place pour rien au monde avec ces différents ancêtres, que c’est mathématiquement erroné, un délire paranoïaque, d’oser affirmer que, qualitativement, l’humanité, à partir de la deuxième guerre mondiale, a régressé sur tous les plans et particulièrement sur celui de la dignité.
Et pourtant, il y’a plus de cent ans, déjà, que Zola, après une vie entière dédiée à la cause de la classe ouvrière dans la foulée des grands espoirs engendrés par les progrès techniques qui promettaient de la soulager de la misère, admettait, sur son lit de mort, qu’il avait fait fausse route sur toute la ligne. Aujourd’hui qui se soucie de Zola ? Tout le monde s’en contre-chrissent de Zola et « tout le monde » a probablement raison. Il vaut peut-être mieux revenir à la prière finalement, tant qu’à faire du sur-place aussi pathétique.
Si on est un jeune écologiste, on essaiera peut-être de me vendre encore une fois l’argument de la bourse du carbone digne d’une sinistre farce ubuesque qui mérite à peine une ligne dans une comédie de Gilbert Rozon. Si on me connaît bien, on évitera plus stratégiquement le sujet.
Alors je me dis : bravo à vous, les intellectuels de la gauche!!! Quel beau travail d’éducation populaire vous avez fait ! Êtes vous des putes ou des imbéciles ? Vous avez fait croire à tout un chacun que vous alliez sauver les meubles de la sociale-démocratie et sauver le petit peuple de ses errances en le responsabilisant ! Vraiment, quelle éclatante victoire. ! Et vous n’avez rien trouvé de mieux à faire ? Vraiment ? Rien de plus urgent que de vendre des agents de la CIA comme des sauveurs de l’humanité ? Que de jouer dans les plates-bandes de la droite dans des pseudos-débats pour vous sentir utile? La classe moyenne se conforte ainsi dans vos injonctions éthiques de pacotilles dignes du Pinocchio de Walt Disney. Et la classe-ouvrière-qui-n’existe-plus, elle, réagit violemment en Bougon qui se respecte, en s’en côlissant bin raide ou en écoutant les chants du sirène de l’extrême-droite qui chient, à pleine page et à coeur de jour dans les médias de PKP, des relents de déjà-vu putrides. Et vous vous étonnez de la progression fulgurante des gagnes de rues !!!!
Je ne fais pas exprès. Ça ne me fait pas plaisir. Je ne joue pas au radical qui se complait dans l'idiosyncrasie et le désespoir romantique. Je ressens le désespoir jusque dans les tréfonds de mon être, du réveil au coucher, en essayant de confronter le peu de culture que j’ai essayé d’absorber au cour de ma vie, à la réalité vécue quotidiennement à travers les paramètres du pseudo-débat social et du comportement de tout un chacun, y compris du mien.
Tout ce chemin pour ça ? De l’âge des cavernes à Einstein pour en arriver à soutenir, sans rire, que Barrack Obama est un grand intellectuel réformateur ?
Moi, je préfère encore l’âge de pierre. Je préfère encore la massue. Sans artifice. Brutale, simple et directe. Sans université pour enrober le débat fondamental de l’oppression. Et surtout sans osties de bombes nucléaires et de doctrines hallucinées du pseudo-équilibre de la terreur. Plutôt mourir entre les dents d’un loup, d’un lion ou sous les machettes des «barbares ». Plutôt brûler les bibliothèques, éviscérer la Kulture. J’aurais préféré mille fois cette brutale bestialité franche que la psycho-pathologie de la culture occidentale du XXIème siècle.
Du point de vue du futur de la vie sur terre, l’inquisition du moyen-âge, la conquête espagnole, la civilisation industrielle, n’auront été que des petites fièvres bénignes en comparaison des métastases cancéreuses qui prolifèrent sous le vernis des discours des partis républicains ou démocrates, des publicités de Wall-Mart, des tounes de Céline Dion, des émissions de Julie Sneider ou du sôvage de meuble de la pseudo-gauche efficace avec son humanitarisme larmoyant. Le progrès ? Quel progrès?
Finalement, pour la première fois, j’ai l’impression de comprendre Léo Ferré dans « il n’y a plus rien », au lieu de seulement ressentir sa révolte.
Je suis un chien !!!
Finalement. Je comprend mon chien. Profondément. Je comprends son flair pour détecter la merde. Finalement, je comprends qu’il est impossible de résoudre la quadrature du cercle et de se faire accroire que le dialogue est possible à l’intérieur des paramètres de cet esclavage mental complètement halluciné qui nous terrorise, nous conforte ou nous révolte.
Je suis un chien.
Comme il disait, le vieux Ferré.
Attention, parfois je mords.
Mais parfois, aussi, je remue la queue. Je donne la papatte et je peux même vous lécher la joue…si on arrête de parler et qu’on écoute ensemble quelques minutes le chant des étoiles.
Peut-être que finalement, vous vous rendrez compte, que, comme mon chien, je ne suis pas très intelligent. Mais qu’au fond, comme lui, je ne suis pas bien méchant…
Chut….
Écoutez !
(....)
Les étoiles…
(...)

Elles parlent...

le même langage que les chiens…

Jean-François Thibaud
Lundi 16 novembre 2010

15 novembre 2010

la gauche et la gouvernance mondiale

Entendu ça ce matin dans le poste. Une interview de Dominique Strauss Kahn, super-hyper-président du FMI (sauveur du Monde) et -ça s'entend pas beaucoup, je vous le concède- homme de gauche. Probablement notre futur président, j'en ai bien peur. Edifiant non ?  


Dominique Strauss-Kahn

14 novembre 2010

La chute

Aux beaux jours, Momo se pose tous les matins en terrasse. Elle arrive à fond dans son fauteuil et il ne se passe pas un jour sans qu’elle renverse les verres de la table d’à côté en arrivant trop vite dans son engin motorisé. Ludo le lui fait remarquer et ils se chamaillent. C’est comme un rituel entre eux et je la soupçonne de le faire exprès pour qu’il s’occupe d’elle et vienne plus vite lui faire la bise du matin en ramassant ce qu’elle a fait tomber. Elle demande un café, et attend tranquillement l'heure du déjeuner en lisant le journal.
Ce jour là, il fait frisquet. La Momomobile est garée devant la porte. Le nouvel accès handicapé n’est toujours pas posé. Dès que ce sera fait, elle pourra  enfin aller et venir en utilisant la rampe, mais en attendant, elle ne peut pas passer la marche et il faut la soutenir pour qu’elle fasse quelques pas et puisse s’installer à l’intérieur.
Elle remue son café en silence. Ses traits sont un peu tirés.
- Salut Momo ! T’en fais une tête, ça va pas ?
- Non. J’suis en vrac. Et j’ai encore fait une bêtise !
- Allez raconte, t'as inondé ta salle de bains ? 
- ....
Ce matin, c'est pas gagné pour la faire marrer.
- Non. Hier soir, j’suis tombée de mon lit !
- Ah ! Merde ! T’as pas pu y remonter ?
Depuis des années une infirmière vient chaque jour la lever et l'habiller, puis revient la déshabiller et la coucher. Elle peut relever son lit à télécommande - sa game boy comme elle dit - mais une fois allongée, elle ne bouge plus jusqu'au matin. Elle peut tout juste se lever de sa chaise en s’accrochant à son déambulateur. Alors se relever d’une chute…
- Ben non. J’ai tiré sur ma couette et j’me suis enroulée dedans comme j’ai pu. J'étais trop loin du téléphone...J'suis restée par terre jusqu’à ce que l’infirmière arrive.
- Tu t’es pas fait mal en tombant au moins ?
- Non. Mais j’ai pas fermé l'oeil. J'aurais bien pu crever là toute seule!
- ...
- Et en plus, ce matin il a fallu appeler les pompiers. L’infirmière pouvait pas me soulever !
- Ben, c’est vrai que t’es lourde !
J’en sais quelque chose. La seule fois j’ai voulu l'aider à quitter son fauteuil, j’ai failli tomber avec elle tellement j’ai été surprise par ses 80 kilos !
- Va falloir que je te mette au régime toi ! lui lance le chef en lui apportant son assiette.
La moitié mobile du visage de Momo s'éclaire d'un sourire.
- Ca, c’est ce que me dit toujours ma fille!
- Elle dit ça ta fille ?
- Ouais. A chaque fois que je la vois, elle me dit que j’ai encore grossi. Et j'me fais engueuler.
- Ben, t'auras qu'à lui dire que tu te mets au régime après Noël ! Tu vas toujours à Paris?
- Ah ! ça je sais pas, c’est pas sûr qu’elle soit là cette année. Ils vont peut-être partir au ski.
- L’année dernière, ils étaient où déjà?
- Me rappelle plus.
Au ski.
J’y avais pas pensé.
Imparable.

09 novembre 2010

Goncourt 2010

« J’essaie de ne pas avoir de style ; idéalement, l’écriture devrait pouvoir suivre l’auteur dans les variétés de ses états mentaux, sans se cristalliser dans des figures ou des tics. »

Michel Houellebecq

08 novembre 2010

Jeff

Il vit seul dans son appartement au-dessus de mon restaurant. Il m’a expliqué un jour que son corps déformé est un handicap de naissance. Il n'a jamais pu travailler. Ses parents lui ont laissé suffisamment d’argent pour vivre sans en manquer jusqu’à la fin de ses jours.  
Son allure étrange et son élocution difficile sont accentuées par les pastis qu’il descend à longueur de journée.
J’ai appris peu à peu à décrypter ses messages verbaux un peu flous. Il marmonne la plupart du temps et crie de sa fenêtre sur les passants quand il a trop bu. Il a souvent trop bu. 
Il vient déjeuner de temps en temps. Je lui ai conseillé d’éviter de brailler lorsqu’il est chez moi et je commence à le connaître suffisamment pour mesurer son ivresse et refuser de lui servir encore à boire sans qu’il fasse un scandale.
Il s’est offert une voiture adaptée à son handicap et part le matin battre la campagne. Je me demande parfois comment il fait pour ne pas s’envoyer dans les décors quand il revient dans sa voiture boueuse et pleine de bosses. Il rentre souvent dans un état second et manoeuvre tant bien que mal sur l’emplacement que la municipalité a mis à sa disposition en bas de l'immeuble.
Il trouve régulièrement une voiture stationnée sur sa place de parking lorsqu'il rentre le soir. Il passe au restaurant pour y chercher celui ou celle qui squatte l'emplacement réservé. Il essaie quelquefois de me demander un verre, mais je lui réponds invariablement qu'il a assez bu, et il repart se chercher une place un peu plus loin. Lorsqu'il ne descend pas de sa voiture et que je l'entends klaxonner comme un dingue, je comprends qu’il est vraiment très saoul et très énervé et qu’il ameutera tout le quartier jusqu’à ce que l’indélicat voisin descende et aille se garer ailleurs.

Ce soir là, le restaurant est plein. La porte s’ouvre et Jeff entre, échevelé plus qu’à l’habitude. Il s’est pissé dessus et s’appuie sur la porte pour ne pas tomber.
Les regards des clients convergent instantanément vers ses yeux un peu fous et glissent gênés vers son pantalon beige trempé jusqu’aux genoux. Il titube, braguette ouverte.Je m’avance vers lui et lui lance à voix basse :
-  Eh ben, dis donc ! tu t’es lâché aujourd’hui !  Y a encore quelqu’un qui s’est garé à ta place ?
- J'veuuuux mmmangerr…
- Jeff, vu ton état, c’est pas possible.
- Mmmangeeeerrr…
Je l’attrape par le bras et le force à sortir.
- T’es trop saoul  pour que je te laisse entrer.
- Tu vvvveux pas m’servirrrrrrr ?
- Non, je ne veux pas te servir. Tu connais les règles.
- T’essssss une ssaloppe !
- Moi, je suis une salope?
- Ouaiiiiiiiiiiiis. Saaaaaaaloooooopee.
- On en reparlera demain.
- Heee d'façon, cheez toi, c'est trooo cheer!
- Oui, c'est ça. Allez, rentre chez toi maintenant.
Il part en zigzaguant, après avoir explosé et envoyé valser dans la rue l’ardoise du menu.
Je le suis des yeux jusqu’à sa porte sur laquelle il s’affale en maudissant la terre entière.
Il finit par trouver la serrure et j'entends un dernier Saaaaloooopeee! retentir dans la cage d'escalier.
Demain, il aura sans doute tout oublié.



07 novembre 2010

Réverbère

Je n’ai pas vu la matinée passer, absorbée par l’envie d’écrire qui est revenue depuis quelques jours. Je m'échine sur mon clavier dès que j'ai un peu de temps, oubliant presque de manger.
Il est pas loin de midi, et il me faut quitter mon antre enfumé pour filer chez la boulangère et le légumier.
Le village ronronne tranquillement comme chaque dimanche des conversations en terrasse à la sortie de la messe.
Le marchand de légumes me tend ma monnaie en souriant.
- Comment vas tu, Françoise ?
- Ca va bien.
- On ne voit plus beaucoup ton mari !
- Ah ! mais c’est parce qu’il est parti !
- Parti pour longtemps ? 
- ...
- Il va revenir ?
- Je ne pense pas, non .
- Oh, t’inquiète, tu tapes du pied sur un bec de gaz, il va en tomber plusieurs !
Ah ben il manquerait plus que je fasse tomber un perché !

04 novembre 2010

Un dimanche chez Momo

Il y a quelques jours, Momo a mis le feu à sa cuisine. Elle me raconte l’affaire de sa voix gouailleuse, lors de sa visite au snack où je suis en train de finir les peintures pour la réouverture prochaine.
-  Comment ça mis le feu,  Momo ?
-  Ben, la fille qui vient faire le ménage a laissé une friteuse en plastique sur une des plaques. Je me suis trompée de bouton…et ça a fondu !
-  Une friteuse en plastique ?
-  Une friteuse électrique avec du plastique. Tu verrais ça ! Ma cuisine est toute noire ! J'ai balancé de l'eau dessus, mais je peux pas nettoyer la gazinière, c’est tout collé !
- Bon. Ecoute, demain je viendrai voir ce que je peux faire. Je t’appelle.
- Merci ma petite poule, t’es gentille.
Il pleut des cordes quand j’arrive chez Momo le dimanche matin.
Elle est devant sa télé. Elle a sorti une bouteille de vin cuit de son frigo et l’a posée sur la table.
L’appartement de Momo est pas mal sympa. Elle a attendu 10 ans pour pouvoir s’installer enfin dans un logement HLM adapté à son handicap.
Les murs du coin cuisine sont vraiment noirs, et les plaques électriques baignent dans un mélange de plastique fondu et d'eau. C'est un vrai désastre ménager!
Je ne sais pas combien de temps ça lui a pris pour sentir l’odeur de plastique brûlé qui imprègne encore toute la pièce. Elle a dû s’endormir ou perdre la notion du temps.
- Eh ben dis-donc, t’as pas fait semblant !
- J’l'ai pas fait exprès!
- T’as eu de la chance de pas t’endormir longtemps, t’aurais pu mourir asphyxiée !
- Ouais, je sais. Bon, tu fais ce que tu peux, t’embête pas trop quand même.
Sa cuisine est vraiment dans un sale état . Non seulement c'est noirci presque partout, mais des assiettes sales traînent dans l’évier et un reste de pot-au feu à moitié moisi flotte dans une gamelle.
- Momo, qui te fait à manger et la vaisselle ?
-  Ben la femme de ménage,  mais là c’est férié, alors j’ai personne avant mercredi. Je peux pas faire grand chose avec une seule main.
Je fais la vaisselle, et j’attaque la grande lessive. La fumée a encrassé le crépi en profondeur. L’émail du couvercle de la gazinière a brûlé. Je frotte, je gratte. C’est une catastrophe au niveau déco, mais c’est propre. Il faudra repeindre pour effacer les traces du sinistre que Momo n’a pas voulu déclarer à son assurance. Peut-être qu’elle ne l’a pas payée. Je n’ai pas trop envie de lui poser la question.
Je vérifie que rien ne disjoncte quand je rallume les plaques et le four.
- Bon. C'est pas génial, faudrait trouver quelqu'un qui vienne donner un coup de peinture.
- Ben, je demanderai à Alain. Merci.  J'peux m'en servir maintenant de la plaque ?
- Oui, j'ai tout enlevé, ça fonctionne, mais tu fais gaffe hein ?
- Faudrait que j'me prépare un truc, je commence à avoir faim.
- Tu veux manger quoi ?
- J’sais pas, y a plein de bouffe dans le congel. On se fait un petit muscat ?
Va pour le muscat. On fume une ou deux cigarettes et elle me raconte.
La femme de ménage vient trois fois par semaine. Deux heures à chaque fois. Vu l’état du sol, elle ne doit pas savoir où se branche l’aspirateur ni où se range la serpillière. Momo  bénéficie des services d’une association pour ces 6 heures de nettoyage de son appart. Ca lui coûte 500 euros par mois. Je fais rapidement le calcul . Elle l’a fait aussi, elle sait bien qu’elle se fait arnaquer, mais elle n’a pas vraiment le choix. L’Association lui a été plus ou moins imposée par les services sociaux, d’après ce que je comprends. Je n’insiste pas.
Dans le congel de Momo, je trouve plusieurs kilos de crevettes et de friture de petits poissons, des coquilles Saint-Jacques, du poulet, du poisson pané, pas un seul sachet de légumes, des frites à gogo, de la crème glacée et de la tarte aux pommes.
- Oh ! ben tu risque pas de manquer de frites !
- Sauf que maintenant j’ai plus de friteuse !
Elle rigole.
- T'as du gaspacho, tu veux que je t’en prépare un peu ?
- Nan, j’aime pas ça.
- …..
- Jette le, faut que j’fasse de la place, le livreur de surgelés passe mardi livrer ma commande.
- Mais des surgelés, y'en a plein Momo ! Pourquoi t’as passé une commande alors que c’est bourré à craquer ?
- Ben, c’est comme ça, il passe le mardi, tous les quinze jours.
J’ai subitement la sensation que question racket facile, Momo est entre de bonnes mains…
Je repense à l’assistance sociale qui lui fait la morale parce qu’elle claque ses sous au snack. Elle devrait plutôt venir jeter un coup d’oeil sur l’état de la maison après le passage de la ménagère de SOS Ménage où calmer l’ardeur du vendeur de SOS Produits surgelés. Momo se marre comme une baleine en m'écoutant râler.
Je sors des crevettes, des Saint-Jacques, du saumon fumé et je prépare un déjeuner que nous partageons en regardant la télé.
Je lui prépare du café pour sa journée.
- Ah ! ça fait longtemps que j’avais pas mangé comme ça un dimanche !
Et pour cause, le dimanche, la cantine est fermée.
- Tu veux pas me faire chauffer un petit morceau de tarte ?
Deux cafés et deux morceaux de tarte plus tard, je repars en la laissant seule devant sa télé.
Je ne sais pas vraiment pourquoi je me sens coupable, tandis que j’essuie sur mes joues les larmes rageuses  se mêlant à la pluie qui tombe toujours aussi fort.

02 novembre 2010

l'Amour en cage

Mon coeur s'est pris à tes épaules
Mon coeur s'est pris à tes yeux gris
Le soleil s'est éteint
Et la neige est tombée
J'ai eu froid sans mon coeur
Rends-le moi
Mon coeur tremblait dans tes mains calmes
Mon coeur tremblait contre le tien
Les oiseaux se sont tus
Et les fleurs ont pâli
J'ai si froid sans mon coeur, rends-le moi
Ne le mets pas dans une cage
Il va mourir comme l'amour
Laisse-moi courir les rues
Laisse-moi vivre au fil des jours
J'ai mis le bonheur à la porte
Et j'ai brisé tous ses anneaux
J'ai laissé les baisers
J'ai cassé les serments
Et j'enferme mon coeur avec moi
Demain, demain je serai seul
Dans le silence de ma vie
Me prendra le hasard
M'aimera qui voudra
Mais j'enferme mon coeur avec moi
Je serai libre dans ma cage
Je serai libre avec mon coeur
Et j'irai courir les rues
Les rues de rêve
Où vont mes amours

Boris Vian