28 décembre 2010

Fêlure

La blessure est légère. 
Une perle de sang coule de la petite faille. 
Une goutte, une seule. 
Une larme écarlate, presque sèche déjà.


22 décembre 2010

Le dernier homme

Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes : « Il est temps que l'homme se fixe un but. Il est temps que l'homme plante le germe de son espérance suprême.Son sol est encore assez riche pour cela.
Mais ce sol, un jour, devenu pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre. Hélas! le temps approche où l'Homme ne lancera plus par-delà l'humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer.
Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante.
Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous.
Hélas ! Le temps vient où l'homme deviendra incapable d'enfanter une étoile dansante. Hélas !ce qui vient, c'est l'époque de l'homme méprisable entre tous, qui ne saura même plus se mépriser lui-même.
Voici, je vais vous montrer le Dernier Homme: « Qu'est-ce qu'aimer? Qu'est-ce que créer? Qu'est-ce que désirer? Qu'est-ce qu'une étoile? »
Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l'œil.
La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose.
Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron ; le Dernier Homme est celui qui vivra le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes en clignant de l'œil.
Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure, car on a besoin de la chaleur.
On aimera encore son prochain et l'on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur.
La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n'a qu'à prendre garde où l'on marche !
Insensé qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes !
Un peu de poison de temps à autre, cela donne des rêves agréables ; beaucoup de poison pour finir, afin d'avoir une mort agréable.
On travaillera encore, car le travail distrait.
Mais on aura soin à ce que cette distraction ne devienne jamais fatigante.
On ne deviendra plus ni riche ni pauvre, c'est trop pénible.
Qui voudra encore gouverner?
Qui donc voudra obéir ?
L'un et l'autre trop pénibles.
Pas de berger et un seul troupeau !
Tous voudront la même chose pour tous, seront égaux ; quiconque sera d'un sentiment différent entrera volontairement à l'asile des fous.
"Jadis tout le monde était fou", diront les plus malins, en clignant de l'œil.
On sera malin, on saura tout ce qui s'est passé jadis ; ainsi l'on aura de quoi se gausser sans fin.
On se chamaillera encore, mais on se réconciliera bien vite, de peur de se gâter la digestion.
On aura son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit ; mais on révérera la santé.
"Nous avons inventé le bonheur", diront les Derniers Hommes, en clignant de l'œil".
Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra qu'on appelle aussi le prologue : car à ce moment les cris et l'hilarité de la foule l'interrompirent.
"Donne-nous ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils ; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain !"
Et tout le peuple exultait et faisait entendre des clappements de langue.
Mais Zarathoustra en fut affligé et se dit en son cœur: "Ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles".

Le "dernier homme"

Friedrich Nietzsche

"Ainsi parlait Zarathoustra" (prologue, §5)

Brève de Noël 3

J'aime le chocolat. Noir. Corsé. Subtil. 
Et là, les papillottes immondes et leur emballage brillant qu'on m'offre en croyant me faire plaisir , j'en peux plus !

20 décembre 2010

pour Eric




David Gilmour & Roger Waters - Granchest

Icy wind of night be gone
This is not your domain
In the sky a bird was heard to cry
Misty morning whisperings
And gentle stirring sounds
Belied the deathly silence
That lay all around.

Hear the lark and harken
to the barking of the dog fox
Gone to ground
See the splashing of the kingfisher flashing to the water
And a river of green is sliding
Unseen beneath the trees
Laughing as it passes
Through the endless summer
Making for the sea

In the lazy water meadow
I lay me down.
All around me golden sunflakes
Settle on the ground.
Basking in the sunshine
Of a bygone afternoon
Bringing sounds of yesterday
Into this city room

Hear the lark and harken
To the barking of the dog fox
Gone to ground
See the splashing
Of the kingfisher flashing to the water
And a river of green is sliding
Unseen beneath the trees
Laughing as it passes
Through the endless summer
Making for the sea

In the lazy water meadow
I lay me down
All around me golden sunflakes
Covering the ground
Basking in the sunshine
Of a bygone afternoon
Bringing sounds of yesterday
Into my city room.

Hear the lark and harken
To the barking of the dog fox
Gone to ground
See the splashing
Of the kingfisher flashing to the water
And a river of green is sliding
Unseen beneath the trees
Laughing as it passes
Through the endless summer
Making for the sea

17 décembre 2010

Jour de pluie 2

Nous avons beau - comme l'arbre qui est né sage - soupçonner les grimaces du destin, nous n'avons pas encore appris à sourire des simples blessures du coeur. 
L'orage nous terrasse, entame la chair même du bonheur. 
Mais, l'eau nouvelle est l'invention des matins.

Andrée Chedid 
("terre et poésie" texte 11 du chapitre 3 - Editions GLM - 1956)

Jour de pluie

12 décembre 2010

Largage dominical #16


La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

A une passante
Charles Baudelaire

09 décembre 2010

Terre chaude

Il est possible qu'un jour, au bout d'une ruelle, je passe sans la voir devant ta maison où je ne suis jamais entrée. Je t'imagine flânant le long du marché du dimanche, ta main serrant une autre main, comme tu serrais la mienne dans ce petit port que tu avais choisi pour notre premier rendez-vous. Peut-être  en ce moment lis-tu dans la douce chaleur du poêle, ignorant le désordre des objets dispersés parmi lesquels tu as peut-être déjà oublié la bougie que je t’avais donnée et que tu allumais pour t'imprégner encore du parfum de ma chambre. J’écoute en t’écrivant un disque que tu m’as offert, bousculée par le texte dont la langue crue résonne étrangement en moi. Je pense au vert jade de tes yeux absorbant mon plaisir, aux caresses légère de tes mains sur mon visage, effleurant mon front et suivant la courbe de mon nez jusqu’à mes lèvres. Je nous revois le premier jour courir en riant sous la pluie en serrant nos corps sous ton parapluie dans le fracas de l’orage de cette nuit si douce. J’entends encore ta voix sensuelle attisant soir après soir le désir de te retrouver. Elle le restera à mon cœur qui palpitait si fort et bat sans s’affoler pourtant de ne pas te revoir. En écoutant les mots d’un autre me raconter ce que peut-être tu n’aurais pas su dire, je referme les yeux pour réveiller le rêve d'avoir été pour toi comme une terre chaude.

07 décembre 2010

Enracinée

Mon visage de fillette sourit sur la photo. Assises autour de la table, mes sœurs offrent leurs fossettes et leurs yeux à l’objectif qui a capté cette scène il y a longtemps. Je revois la grande table recouverte d’une toile cirée entaillée par endroits par l’opinel de mon père. Je peux presque entendre le tintement des verres dans lesquels les journaliers buvaient le vin bon marché. Je me souviens de ces hommes coupant le pain dense et doré et, le tartinant, faisant perler les gouttelettes salées du beurre fabriqué dans la baratte de l’arrière-cuisine. Mon souvenir de ces temps révolus est peuplé de sensations et d’émotions, de visions fugaces, d’odeurs et de sons, bribes disparates que me restitue ma mémoire d’une enfance silencieuse. Comme si j’avais vécu près de tous ces gens qui partageaient mon quotidien sans entrer vraiment en contact avec eux. Enfant, je ne tenais pas en place. Je passais mes journées à arpenter mon territoire, de la grange au grenier, du grenier à l’étable. Je m’inventais un monde, presque heureuse de ma solitude de petite dernière, loin des préoccupations de mes sœurs plus âgées. Pendant qu’elles rêvaient de ville et de garçons, je m'imprégnais pour toujours de l'odeur du fourrage, de la tiédeur du lait mousseux à peine tiré du pis des vaches, de la chaleur des poussins à peine éclos. Je courais nu pieds sans surveillance aucune, le long des sentiers balisés de la propriété familiale. Je ne m’aventurais jamais au-delà. De talus en ruisseau, j’arpentais sans relâche les champs et les bosquets dont je connaissais chaque recoin. Mes parents partaient tôt le matin dans les champs. Je ne les revoyais pratiquement qu’à la nuit tombée. Jeanne, notre Nounou, ne savait rien me refuser. Elle relayait dans les travaux ménagers ma mère partie aux champs. Dès le matin, mon bol de chocolat à peine avalé, je m’enfuyais vers ma cabane dans le grand chêne. Elle me regardait partir, rentrait dans la maison et ne se souciait plus de moi de toute la journée. Orpheline placée à quinze ans chez mes grand-parents comme bonne à tout faire, elle connaissait la ferme et ses dépendances dans les moindres recoins. Elle savait toujours où venir me chercher quand mes parents s’impatientaient de ne pas me voir rentrer. 
Les corps s’animent au-delà de l’image. Le flux de ma mémoire me restitue des scènes qui m’atteignent comme une avalanche visuelle. Lorsqu’ils me reviennent, mes souvenirs d’enfance sont une succession de flashs sans paroles ; mon père conduisant son cheval dans ce champ en pente douce, plongeant vers la mer dont je peux dire qu’elle miroitait toujours du reflet scintillant des naissains d’huitres dans les parcs ; le figuier géant juste à l’entrée de ce champ et la silhouette des vieilles demoiselles qui le louaient à mon père. Je revois un jardin et des rangées de petits pois que j’aimais manger crus. Mon pouce les faisait glisser de leur cosse à ma bouche et ils craquaient légèrement sous mes dents, sucrés et fermes. Mon grand-père n’était jamais loin, affairé au jardin, son éternelle chemise longue de paysan débordant de son pantalon à fines rayures. Il se contentait d’un haussement d’épaules en voyant les ravages causés par ma cueillette sauvage dans son potager. Il s’en retournait dans la sombre maison basse, où des odeurs de choux et de sueur se mêlaient dans l’unique pièce où mangeaient et dormaient mes grands parents. La paille chaude et humide au fond du lit clos de bois lourdement ouvragé me dégoûtait un peu. Je les imaginais s’y glissant chaque soir sous leur édredon de plume et je m’enfuyais pour ne pas les embrasser, vaguement écoeurée par l’odeur aigrelette de leurs corps vieillissants. Je revois l’épaisse silhouette de ma grand-mère sans pour autant parvenir à me souvenir ni de ses traits, ni de sa voix. Je n’ai pas oublié sa robe en coton noir parsemé de minuscules fleurs blanches, ni le tablier sur lequel elle essuyait ses mains en les plaquant sur ses hanches, ni l’étroit corridor où elle préparait les repas familiaux qui m’étaient un supplice. Je leur préférais mes cueillettes de fruits ou les quignons de pain chipés à la cuisine et surtout les merveilleuses patates vertes destinées aux cochons que ma mère faisait cuire au fond d’un appentis. Elle jetait sans les laver celles qu’on ne pouvait ni consommer ni vendre dans une vieille lessiveuse et les laissait cuire pendant des heures, baignant dans une odorante eau herbeuse. Malgré les regards désapprobateurs de Jeanne, je ne pouvais m’empêcher de plonger mes doigts dans la marmite et je me cachais pour dévorer ces pommes de terre brûlantes, dans la chaleur de l’étable, vaguement coupable, et incapable de résister à leur saveur interdite.

02 décembre 2010

Déracinée

Ils avaient vendu la ferme. Et mes jeux et mes rêves. Je me suis retrouvée d’un coup projetée dans un monde de pacotille qu’ils venaient de sortir de leur chapeau. Je ne ressentais pas de joie à l’idée de m’installer dans leur nouveau cube flambant neuf. Mes parents entassaient les quelques objets ayant survécu à leur récente passion du formica dans une remorque et les rescapés prendraient place dans la nouvelle maison. Les vieilleries projetées du haut de la fenêtre du grenier s’étaient écrasées dans la cour de la ferme sous mes yeux épouvantés par cette joyeuse folie destructrice. Je m’attendais presque à ce qu’ils y mettent le feu. Les rares trésors de la famille avaient été vendus au brocanteur du coin. Je n’ai rien oublié de ces horribles journées.  Leurs rires se mêlaient au bruit des moteur des voitures chargées de paquets. Embarquée à la hâte sur la banquette arrière de la voiture de Papa, coincée entre plusieurs cartons de linge, j’eus ce jour là la certitude que mon enfance prenait fin, dans ce dernier voyage. J’aperçus mon vélo chargé sur la remorque du tracteur et nous quittâmes la grande bâtisse de pierre pour ne jamais y revenir. La chambre où je devrais désormais m’endormir chaque soir me faisait horreur. Trop neuve, trop carrée. Si vide. Personne ne comprenait que je regrette ma froide mansarde, ses épaisses poutres de bois et sa petite fenêtre inondant mon lit des rayons du soleil. Plus jamais je ne grimperais sur une chaise pour contempler les ardoises bleutées et luisantes de pluie sur le toit pentu du cellier voisin. J’étais la seule à ne pas m’être émerveillée lors de mes visites dans la nouvelle maison. Oui, elle était neuve. Et laide. Et confortable. Non, nous n’aurions plus besoin de nous déshabiller sous nos couvertures l’hiver; les gros radiateurs se chargeraient de dispenser la chaleur dans toutes les pièces. Je les écoutais à peine me rabâcher sans cesse que je m’habituerais. Plus ils m’encourageaient à abandonner sans regrets la vieille ferme, plus je détestais cette maison dont ils m’avaient demandé d’être la marraine. Ils avaient espéré sans doute me consoler en m’offrant le privilège de monter déposer tout en haut de la charpente un bouquet porte-bonheur. De là haut, j’avais aperçu la ferme et ses champs. En redescendant, j’avais détesté de tout mon coeur le petit terrain nu et défoncé où prendraient vie bientôt de timides pousses décoratives. Je pleurais déjà mes ballades le long des talus et mes rêveries au milieu des blés. Je n'en aimai que plus les arbres dont les branches n’abriteraient plus mes songes d’enfant indocile. L’envie de m’enfuir pour toujours me saisit à nouveau lorsque, le premier soir, au milieu du désordre, j'observai en silence ma famille attablée pour un premier souper dans l’affreuse salle à manger de cette maison sans âme. 

01 décembre 2010

Défifoto Jim Jarmusch

J'adore Down by law.
Je me suis souvenue du travelling avant du générique.
La musique qui embarque le spectateur dans cette ballade le long du cimetière et la caméra qui glisse vers des zones pavillonnaires pour atteindre les marais...
Symboliques et envoûtantes premières images.

Rejets des photos prises lors d'un vagabondage dans le cimetière. Dommage, y avait pas de corbillard ce jour là...