29 avril 2011

Le grand violon



Mon violon est un grand violon-girafe ;
j'en joue à l'escalade,
bondissant dans ses râles,
au galop sur ses cordes sensibles et son ventre affamé aux désirs épais,
que personne jamais ne satisfera,
sur son grand cœur de bois enchagriné,
que personne jamais ne comprendra.
Mon violon-girafe, par nature a la plainte basse et importante, façon tunnel,
l'air accablé et bondé de soi, comme l'ont les gros poissons gloutons des hautes profondeurs, mais avec, au bout, un air de tête et d'espoir quand même,
d'envolée, de flèche, qui ne cèdera jamais.
Rageur, m'engouffrant dans ses plaintes, dans un amas de tonnerres nasillards,
j'en emporte comme par surprise
tout à coup de tels accents de panique ou de bébé blessé, perçants, déchirants,
que moi-même, ensuite, je me retourne sur lui, inquiet, pris de remords, de désespoir,
et de je ne sais quoi, qui nous unit, tragique, et nous sépare.

Henri MICHAUX

28 avril 2011

Vacances Sauvaines

Quand le regard du photographe est plein d'attention et de tendresse, ça donne ça.
Nos vacances Sauvaines sont riches de chouettes moments passés avec notre ami le Grand Timonier du Défifoto, qui, en plus d'être un gars vachement cool, est un sacré bon photographe !

25 avril 2011

Le questionnaire de Blue

C'est en lisant les réponses d'Anne à ce  questionnaire que je suis remontée sur celles de Blue et de quelques autres, et me suis aperçue qu'elle m'avait invitée à participer.Voici donc mes réponses. 

Le mot que vous préférez

Ce n’est pas un seul mot, mais le mariage de deux mots, ceux que je dis à mes enfants, et à l’homme que j’aime : Mon Amour.

Le mot que vous détestez

Le mot désespoir, parce que ça tue.

Votre drogue favorite :

L’amour, je ne peux pas m’en passer.

Le son que vous aimez :

Les éclats de rires des gens que j’aime, quand ils explosent d’une joie partagée et qu’on se sent bien

Le son, le bruit que vous détestez :

Le bruit des bottes, je l'entends venir et ça me fait froid dans le dos.

Votre juron, gros mot ou blasphème favori?

Putain de merde, je le dis plusieurs fois par jour.

Homme ou femme pouvant illustrer un nouveau billet de banque?

Personne, vive le retour au troc et adieu la monnaie !

Le métier que vous n'auriez pas aimé faire?

Tous ceux qui conduisent à se prendre au jeu dangereux et malsain de l'exercice du pouvoir.

La plante, l'animal dans lequel vous aimeriez être réincarné? 

La plante : un coquelicot sauvage au milieu d’un champ, parceque j'en rêvais quand j'étais petite.

Un animal : un oiseau, pour avoir enfin la tête dans les nuages.

Et si Dieu existe, qu'aimeriez -vous, après votre mort, l'entendre vous dire?

Ca risque pas, on n’a pas les mêmes valeurs, il aura pas envie de me causer.



Morceaux choisis # 1

Dans la cabane à charbon, il la trouva, sa mère, assise dans les ténèbres, assise dans un coin sur une planche à mortier. Il sursauta en la voyant, il faisait si noir, et son visage était si blanc, pétrifié de froid, assise en robe légère, les yeux rivés sur son visage à lui, sans un mot, telle une morte, sa mère figée dans un coin. Elle était loin du petit tas de charbon et de la remise où Bandini rangeait ses outils de maçon, son ciment et ses sacs de chaux. Il se frotta les yeux pour dissiper la lumière aveuglante de la neige, le seau à charbon tomba près de lui et il plissa les paupières tandis que la silhouette de sa mère se dessinait de plus en plus clairement, sa mère assise sur une planche à mortier dans les ténèbres de la cabane à charbon. Etait-elle folle ? Et que tenait-elle donc à la main ?
"Maman ! s'écria-t-il avec une nuance de reproche. Qu'est-ce que tu fais ici ?"
Pas de réponse, mais sa main s'ouvrit et il vit ce qu'elle tenait : une  truelle de maçon, celle de son père. Le vacarme de la révolte envahit son corps et son esprit. Sa mère dans les ténèbres de la cabane à charbon avec la truelle de son père. C'était faire intrusion dans l'intimité d'une scène qui n'appartenait qu'à lui. Sa mère n'avait aucun droit de se trouver ici. C'était comme si elle l'avait découvert, lui, ici, commettant un péché enfantin en ce lieu où il se réfugiait si souvent; mais elle était là, tenant la truelle de son père. Pourquoi se comportait-elle ainsi  ? Pourquoi devait-elle sans cesse se souvenir de lui, brasser ses vêtements, toucher sa chaise ? Oh, Arturo l'avait vue faire plusieurs fois, contempler la place vide de Bandini à table, par exemple : et maintenant cela, sa mère tenant la truelle de Bandini dans la cave à charbon, gelée jusqu'aux os et insensible comme une morte.Dans sa colère, il donna un coup de pied dans le seau à charbon et se mit à pleurer.
"Maman ! s'écria-t-il pour la réveiller. Quae fais-tu ? Pourquoi estes-t ici ? Tu vas mourir de froid, maman !  Tu vas geler !"
Elle se leva et vacilla vers la porte en tendant devant elle ses mains livides, le visage parcheminé par le froid, exsangue ; elle passa devant lui et sortit sous le ciel sombre du soir. Il ignorait combien de temps elle avait passé là, peut-être une heure, peut-être plus, mais il savait qu'elle devait être à moitié morte de froid. Elle marchait dans un état second, regardant autour d'elle comme si elle découvrait cet endroit pour la première fois.


John Fante
Bandini

20 avril 2011

La chanson râpeuse

La blessure est légère 
Une perle de sang coule de la petite faille 
Une goutte, une seule 
Une larme écarlate, presque sèche déjà 
Dont les reflets brillants pâlissent sur ma joue 
s’effaçant doucement 
Et demeure
Seulement le souvenir brûlant 
De la larme écarlate, dissoute par le temps 
Glissant de ma paupière 
Sur le brun de mes cils
A sa source, une ride, creusée comme un sillon 
Par le soleil enfui qui s’éteint lentement
En porte la brûlure 
Dont le rose écorché est gravé sur ma peau.


Merci à Eric pour le titre

11 avril 2011

Poème d'Avril

Il y a de grandes flaques de sang sur le monde
où s'en va-t-il tout ce sang répandu
Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
drôle de saoulographie alors
si sage... si monotone...
Non la terre ne se saoule pas
la terre ne tourne pas de travers
elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saisons
la pluie... la neige...
le grêle... le beau temps...
jamais elle n'est ivre
c'est à peine si elle se permet de temps en temps
un malheureux petit volcan
Elle tourne la terre
elle tourne avec ses arbres... ses jardins... ses maisons...
elle tourne avec ses grandes flaques de sang
et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent...
Elle elle s'en fout
la terre
elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler
elle s'en fout
elle tourne
elle n'arrête pas de tourner
et le sang n'arrête pas de couler...
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des meurtres... le sang des guerres...
le sang de la misère...
et le sang des hommes torturés dans les prisons...
le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman...
et le sang des hommes qui saignent de la tête
dans les cabanons...
et le sang du couvreur
quand le couvreur glisse et tombe du toit

Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots
avec le nouveau-né... avec l'enfant nouveau...
la mère qui crie... l'enfant pleure...
le sang coule... la terre tourne
la terre n'arrête pas de tourner
le sang n'arrête pas de couler
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des matraqués... des humiliés...
des suicidés... des fusillés... des condamnés...
et le sang de ceux qui meurent comme ça... par accident.
Dans la rue passe un vivant
avec tout son sang dedans
soudain le voilà mort
et tout son sang est dehors
et les autres vivants font disparaître le sang
ils emportent le corps
mais il est têtu le sang
et là où était le mort
beaucoup plus tard tout noir
un peu de sang s'étale encore...
sang coagulé
rouille de la vie rouille des corps
sang caillé comme le lait
comme le lait quand il tourne
quand il tourne comme la terre
comme la terre qui tourne
avec son lait... avec ses vaches...
avec ses vivants... avec ses morts...
la terre qui tourne avec ses arbres... ses vivants... ses maisons...
la terre qui tourne avec les mariages...
les enterrements...
les coquillages...
les régiments...
la terre qui tourne et qui tourne et qui tourne
avec ses grands ruisseaux de sang.


Jacques Prévert

10 avril 2011

La femme aux cheveux rouges

Je suis la femme aux cheveux rouges, je suis aussi l’étrangère. Les sourires faux et les regards fuyants me le disent depuis longtemps. Ce village ne m’aime pas. Et je ne m’en souciais guère. Non, je ne suis pas d’ici. Ma nature cadre certes mal avec l’indolence d'un village endormi, où les mauvaises langues se cachent derrière les volets clos. Les ragots vont bon train. Oui, on me voit courir beaucoup ces derniers mois, de ce petit restau toujours plein à l’agence immobilière où je travaille aussi, parce qu’il me faut nourrir mes enfants et qu’ici le soleil coûte cher ! Il y a quelques temps, un monsieur me l’a dit : « Hé vous, mais vous êtes partout ! » j’ai souri sans comprendre. Mais lorsque les lettres malveillantes sont arrivées, plus ou moins anonymes, relayant les ragots, je suis tombée des nues ! C’est cette étrange lettre, écrite au patron de ce petit restau ou je bosse chaque jour, qui m’a désarçonnée. Je suis « la serveuse aux cheveux rouges », celle dont on se plaint parce qu’elle est soi disant moqueuse et mal polie. Est-ce parce que jamais je ne ris à leurs blagues racistes, est-ce parce que parfois, un peu lasse, je me contente de faire semblant de ne pas les entendre ? Est-ce parce que je bosse dans la seule agence du village où on ne refuse pas de louer aux basanés, tenue par une femme qui subit elle aussi et depuis des années, des commérages odieux ? Oh, je leur crierais bien ma colère, à tous ces abrutis qui jasent et qui me jugent et m’accusent peut-être aussi de voler le travail de quelqu’un du pays, moi qui ne suis pas des leurs, et dont les enfants sans doute un peu trop colorés se font montrer du doigt et bousculer dans la cour de l’école. Je peste et j’enrage. Mais je ne dirai rien, et je continuerai chaque jour, comme avant, à sourire et à vivre, jusqu’à ce jour je l'espère prochain où je m’en irai me faire ma place ailleurs, loin de la connerie et de l’ambiance immonde de ce village où je sais n’avoir jamais été la bienvenue.

07 avril 2011

Breves enfantines 2

J'ai offert à Nino il y a quelques temps une de ces petites couvertures, toutes douces, qui sont comme des doudous lorsqu'on les glisse sur soi avant de s'endormir. Il a choisi de dormir plutôt dessus, et la remet chaque soir bien en place sur son drap avant de s'endormir. Sa couverture est d'un joli vert tendre. Ce soir, avant d'aller se coucher, il lisse soigneusement sa couverture, me sourit et me dit : Et voilà, j'ai tendu la pelouse !