25 octobre 2011

Translucide


Je te l’ai dit pour les nuages
Je te l’ai dit pour l'arbre de la mer
Pour chaque vague 
pour les oiseaux dans les feuilles
Pour les cailloux du bruit
Pour les mains familières
Pour l’œil qui devient visage ou paysage
Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur
Pour toute la nuit bue
Pour la grille des routes
Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert
Je te l’ai dit pour tes pensées pour tes paroles
Toute caresse toute confiance se survivent.
Paul Eluard

21 octobre 2011

de l'amour (encore et toujours)



Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au millieu de la nuit
Cet amour qu faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vrai qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivant que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort,
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marble
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Lá où tu es
Lá où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.


Jacques Prévert

20 octobre 2011

de l'Amour


"Constance rentra lentement, comprenant la profondeur de cette autre chose qui était en elle. Un autre moi vivait en elle, fondant, brulant, et doux dans ses entrailles; et, de tout ce moi, elle adorait son amant. Elle l'adorait jusqu'à sentir en marchant faiblir ses genoux. Dans ses entrailles, elle était contente et vivante et vulnérable et sans défense dans son adoration pour lui, comme la femme la plus naïve."

D.H. Lawrence
L’Amant de Lady Chatterley

16 octobre 2011

Largage dominical #28




Operator, number, please: it's been so many years
Will she remember my old voice while I fight the tears?
Hello, hello there, is this Martha? this is old Tom Frost,
And I am calling long distance, don't worry 'bout the cost.
'Cause it's been forty years or more, now Martha please recall,
Meet me out for coffee, where we'll talk about it all.

And those were the days of roses, poetry and prose
And Martha all I had was you and all you had was me.
There was no tomorrows, we'd packed away our sorrows
And we saved them for a rainy day.

And I feel so much older now, and you're much older too,
How's your husband? and how's the kids? you know that I got married too?
Luck that you found someone to make you feel secure,
'Cause we were all so young and foolish, now we are mature.

And those were the days of roses, poetry and prose
And Martha all I had was you and all you had was me.
There was no tomorrows, we'd packed away our sorrows
And we saved them for a rainy day.

And I was always so impulsive, I guess that I still am,
And all that really mattered then was that I was a man.
I guess that our being together was never meant to be.
And Martha, Martha, I love you can't you see?

And those were the days of roses, poetry and prose
And Martha all I had was you and all you had was me.
There was no tomorrows, we'd packed away our sorrows
And we saved them for a rainy day.

And I remember quiet evenings trembling close to you...

15 octobre 2011

Neuf mois

Neuf mois, c'est le temps qu'il m'a fallu pour te rencontrer, t'aimer et te laisser partir. La belle histoire est terminée, mais aussi étrange que cela puisse paraître, c'est vers une renaissance que la fin de l'histoire nous conduit tous les deux. La tienne, parce que tu as souhaité continuer à cheminer sans moi, la mienne, parce que c'est ainsi que je voulais t'aimer: sans jamais te posséder. Les souvenirs sont là, ancrés dans notre chair, enfouis dans nos deux coeurs, lumineux et heureux. Ensemble, nous avons touché du doigt les étoiles. Chacun reprend sa route, la force et la beauté de ces instants précieux que nous avons vécus sont désormais en nous. Ils sont notre secret, le lien qui nous unit. Parce que nous savons que préserver en nous l'éclat de ces quelques mois que nous avons vécus exige désormais d'accepter de passer à autre chose.
On grandit tellement quand on apprend à donner le meilleur de soi même et rien d'autre. 
D'autres amours sans doute nous attendent. Leur saveur sera autre.
Je sais qu'il me sera impossible d'oublier avant longtemps mes doigts effleurant ta peau si douce, l'odeur de mon parfum se mêlant à la tienne, nos rires et nos élans, les petits matins clairs, si clairs quand le soleil aveuglait presque nos yeux troublés et étonnés d'avoir si bien dormi.Sans doute aurai je encore un peu le coeur serré quand l'aube me surprendra, tendant la main sans sentir ton épaule dans mon lit déserté par ton corps si tentant.
Alors que la nuit tombe sur la mer, là bas, dans ta maison, je sais que tu renais, toi aussi.

11 octobre 2011

Que dire ?


Que dire
Des troubles de l'âme
de la glisse des pensées
Des dérapages du sens

Que dire
Du corps qui se rénove
Par la grâce d'une parole
Le secours d'une caresse
La saveur d'une malice

Que dire
Des jours si vivaces
Des heures si ténues
De la geôle des mots
De l'attrait du futur

Que dire
De l'instant
Tantôt ennemi
tantôt ami ? 


Andrée Chédid
"Rythmes"

Comme un écho


Te voilà guéri, intrépide. Intrépide et stupide, secoué dans le désordre que tu détestes, toujours en fuite de quelque chose, ton traîneau entouré de neige et de loups.
Te voilà guéri et seul, revenu l'hiver dans cette grande maison vide où tu écrivais ce livre, entouré d'une famille. Tu écrivais ce livre dont tu corriges les premières épreuves auxquelles tu ne comprends presque plus rien.
Intrépide et stupide, encombré de tâches qui t'entraînent dans des tâches, essayant d'atteindre un but que tu ornes comme un arbre de Noël.
As-tu droit à Noël et à une maison calme ? As-tu le droit d'écrire ces oeuvres de calme qui jugent les hommes et les condamnent à mort ?
L'autre soir, pendant une conversation à table, tu as appris ton âge. Tu ne le savais même pas car tu comptes mal et tu n'établissait pas le moindre rapport entre la date de ta naissance et l'année où nous sommes. Quelque chose en toi en a été stupéfait. Ce quelque chose s'est pernicieusement communiqué à l'organisme, jusqu'à ce que tu te dises : "Je suis vieux." Tu préférais sans doute t'entendre dire : "Tu es jeune", et croire ce que te racontent les flatteurs.
Intrépide et stupide, il te fallait prendre un parti. Cela limite la difficulté d'être, puisque pour ceux qui embrassent une cause, ce qui n'est pas cette cause n'existe pas.
Mais toutes ces causes te sollicitent. Tu as voulu ne te priver d'aucune. Te glisser entre toutes et faire passer le traîneau.
Eh bien, débrouille-toi, intrépide ! Intrépide et stupide, avance. Risque d'être jusqu'au bout.

Jean Cocteau
La difficulté d'être : postface

09 octobre 2011

Largage dominical #28


what can we do?
at their best, there is gentleness in Humanity.
some understanding and, at times, acts of
courage
but all in all it is a mass, a glob that doesn't
have too much.
it is like a large animal deep in sleep and
almost nothing can awaken it.
when activated it's best at brutality,
selfishness, unjust judgments, murder.
what can we do with it, this Humanity?
nothing.
avoid the thing as much as possible.
treat it as you would anything poisonous, vicious
and mindless.
but be careful. it has enacted laws to protect
itself from you.
it can kill you without cause.
and to escape it you must be subtle.
few escape.
it's up to you to figure a plan.
I have met nobody who has escaped.
I have met some of the great and
famous but they have not escaped
for they are only great and famous within
Humanity.
I have not escaped
but I have not failed in trying again and
again.
before my death I hope to obtain my
life.

Charles Bukowski
from blank gun silencer - 1994

08 octobre 2011

Oh yeah

II faut tourner la page
Changer de paysage
Le pied sur une berge
Vierge
II faut tourner la page
Toucher l'autre rivage
Littoral inconnu
Nu
Et là, enlacer l'arbre
La colonne de marbre
Qui fuse dans le ciel
Tel
Que tu quittes la terre
Vers un point solitaire
Constellé de pluriel
II faut tourner la page...
Redevenir tout simple
Comme ces âmes saintes
Qui disent dans leurs yeux
Mieux
Que toutes les facondes
Des redresseurs de monde
Des faussaires de Dieu
II faut tourner la page
Jeter le vieux cahier
Le vieux cahier des charges
Oh yeah
II faut faire silence
Traversé d'une lance
Qui fait saigner un sang
Blanc
II faut tourner la page
Aborder le rivage
Où rien ne fait semblant
Saluer le mystère
Sourire
Et puis se taire

02 octobre 2011

Largage dominical #27

Je déambulais sur la place baignée de soleil d’un joli quartier toulonnais où j'aime me ballader. Assez bourgeois, sans doute, à en juger par la vue splendide qu’offrent les terrasses des grandes maisons toutes orientées vers la mer. Je flanais, donc, accompagnée de ma fille, dans ce vide-grenier plutôt huppé, quand mon regard s’est arrêté sur une femme souriante, qui semblait jouer le jeu avec délice et appelait les passants d’un air enjoué. Elle vendait les chemises de son mari, celles qu’il n'a jamais mises. Elle était drôle cette femme, me proposant de lui acheter deux euros ces jolis vêtements qu’elle avait apportés en cadeau à son homme, et qu’il avait acceptés avec un tendre sourire, peut-être un peu moqueur, tout en sachant qu’il ne les porterait jamais plus d’une fois, juste pour lui faire plaisir. Elle se mit à me les montrer toutes, accompagnant ses gestes du récit amusé et teinté de tendresse des souvenirs liés à ses cadeaux désormais étalés, un peu froissés, sur une bâche bleue. J’imaginais cette femme amoureuse traînant les boutiques en pensant à son homme. Je pouvais presque la voir rentrant chez eux, lui glissant joyeusement entre les mains un joli papier de soie contenant une de ces chemises, avec au fond du cœur le plaisir d’offrir à son amoureux un petit peu d’elle-même. Sa tranquille jovialité, sa façon de rire de bon cœur de ses « bides » m’ont tant attendrie que je l’ai laissée faire, complice et amusée. Tout en me parlant, elle me tendait les tissus provençaux, les douces soies brodées, les cotons colorés, et ce moment tout simple de connivence avec cette femme inconnue a fait remonter en moi le souvenir de la joie enfantine que j’éprouvais parfois, il n’y a pas si longtemps, à voir dans le regard aimé la petite lueur complice de ces moments futiles, quand on est deux, et que la vie est faite aussi de ces instants qui s’évanouissent vite, qui ont apparemment si peu d’importance, et dont on ne mesure la douceur que quand on les a perdus. Je suis rentrée chez moi avec une chemise blanche, très belle, toute simple, et trop grande pour moi.