29 mars 2012

La grasse matinée

Il est terrible
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
elle est terrible aussi dans la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines..
Un peu plus loin le bistrot
café-crême et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.

Jacques PRÉVERT, Paroles (1945) ©1972 Editions Gallimard

28 mars 2012

Le verbe Etre

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas d'ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer. C'est le désespoir et ce n'est pas le retour d'une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n'est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C'est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n'a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. C'est le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l'existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous n'en parlons pas. Nous n'avons pas fini de deséspérer, si nous commençons. Moi je désespère de l'abat-jour vers quatre heures, je désespère de l'éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas de coeur, la main reste toujours au désespoir hors d'haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s'il est mort. Je vis de ce désespoir qui m'enchante. J'aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l'heure où les étoiles chantonnent. Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c'est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit. L'air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps de temps. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. C'est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d'un désespoir pareil! Au feu! Ah! ils vont encore venir... Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable, espèce de tas de sable! Dans ses grandes lignes le désespoir n'a pas d'importance. C'est une corvée d'arbres qui va encore faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.

27 mars 2012

Notre maison

Dans quelques mois, quelques semaines au mieux , nous quitterons notre maison. La décision de la mettre en vente s'est imposée presque naturellement. "Notre maison" n'est pas à nous, elle appartient à la banque. Et la banque, je ne veux plus la payer.
Tout est allé si vite. Cette petite baraque,sa douceur, sa jolie lumière, son jardin ou il fait si bon s'asseoir sous le citronnier, en se laissant caresser par les rayons du soleil, j'en suis tombée amoureuse il y a quatre ans. 
C'est en analysant attentivement les échéanciers pour la première fois que j'ai réalisé vraiment que cette acquisition était une idiotie, un piège absolu. Un petit rêve qui engraisse une banque depuis quatre ans, depuis que je rembourse chaque mois des sommes délirantes. 
Ca fait un peu froid dans le dos quand même, d'additionner les chiffres et de se rendre vraiment compte que les années passant, je ne suis propriétaire que d'un rêve vide de sens.
Non, je ne veux pas m'échiner encore pendant des années juste pour garder encore l'illusion d'être chez moi. 

Je réalise aujourd'hui à quel point je me suis laissée aveugler par cette envie qu'on peut avoir un jour de devenir "propriétaire". 
A l'époque de cette folle acquisition, je gagnais bien ma vie, je me suis emballée, au point de refuser de voir que jamais je n'aurais fini de la payer, je serai sans doute morte avant ! 
Certains matins comme aujourd'hui, je me dis que je devrais cesser mon activité de négociateur immobilier, pour éviter à des gens aussi aveuglés que je l'étais quand j'ai contracté ce prêt de s'embarquer dans la grande galère des prêts sur tant d'années ! Quand le rêve d'être chez soi est trop fort, on perd la raison. Et la raison, ce serait de ne jamais permettre à une banque d'encaisser pendant 25 ans des sommes folles qui durant des années remboursent avant tout les intérêts du prêt consenti, et ensuite le capital. 


Je suis vivante, lucide, et un peu en colère contre moi même quand même.
Alors basta !

19 mars 2012

Un lundi au soleil

" Le présent n'est pas un passé en puissance, il est le moment du choix et de l'action"


Simone de Beauvoir

18 mars 2012

Spécialement pour Blue

Largage dominical#33

Si je croyais en Dieu
Je serais heureux
De rêver au jour où je verrais dans le ciel
Un ange en robe blanche
Par un clair dimanche
Descendant vers moi dans un chariot doré
Dans un bruit d'ailes et de soie
Loin de toute la terre
Très haut, je verrais se lever devant moi
La brûlante lumière
Le bonheur éternel
Si je croyais en Dieu

Mais j'ai vu trop de haine
Tant et tant de peine
Et je sais, mon frère, qu'il te faudra marcher seul
En essayant toujours
De sauver l'amour
Qui te lie aux hommes de la Terre oubliée
Car tout au bout du chemin
Une faux à la main
La mort, en riant, nous attend pas pressée
Aussi mon ange à moi
Je le cherche en ce monde
Pour gagner enfin ma part de joie
Dans ses bras



Boris VIAN
Sermonette

14 mars 2012

The magnificient Seven


Ring! ring! its 7:00 a.m.!
Move yourself to go again
Cold water in the face
Brings you back to this awful place
Knuckle merchants and you bankers, too
Must get up an learn those rules
Weather man and the crazy chief
One says sun and one says sleet
A.m., the f.m. the p.m. too
Churning out that boogaloo
Gets you up and gets you out
But how long can you keep it up? 
Gimme Honda, gimme Sony
So cheap and real phony
Hong kong dollars and Indian cents
English pounds and Eskimo pence

You lot! what? 
Dont stop! give it all you got!
You lot! what? 
Dont stop! yeah!

Working for a rise, better my station
Take my baby to sophistication
Shes seen the ads, she thinks its nice
Better work hard - I seen the price
Never mind that its time for the bus
We got to work - an youre one of us
Clocks go slow in a place of work
Minutes drag and the hours jerk

When can I tell em wot I do? 
In a second, maaan...oright chuck!

Wave bub-bub-bub-bye to the boss
Its our profit, its his loss
But anyway lunch bells ring
Take one hour and do your thanng!
Cheeesboiger!

What do we have for entertainment? 
Cops kickin gypsies on the pavement
Now the news - snap to attention!
The lunar landing of the dentist convention
Italian mobster shoots a lobster
Seafood restaurant gets out of hand
A car in the fridge
Or a fridge in the car? 
Like cowboys do - in t.v. land

You lot! what? dont stop. huh? 

So get back to work an sweat some more
The sun will sink an well get out the door
Its no good for man to work in cages
Hits the town, he drinks his wages
Youre frettin', youre sweatin'
But did you notice you aint gettin'? 
Youre frettin', youre sweatin'
But did you notice you aint gettin' anywhere ?
Dont you ever stop long enough to start? 
To take your car outta that gear
Dont you ever stop long enough to start? 
To get your car outta that gear
Karlo Marx and Freidrich Engels
Came to the checkout at the 7-11
Marx was skint - but he had sense
Engels lent him the necessary pence

What have we got? yeh-o, magnificence!!

Luther king and mahatma gandhi
Went to the park to check on the game
But they was murdered by the other team
Who went on to win 50-nil
You can be true, you can be false
You be given the same reward
Socrates and milhous nixon
Both went the same way - through the kitchen
Plato the greek or rin tin tin
Whos more famous to the billion millions? 
News flash: vacuum cleaner sucks up budgie
Oooohh...bub-bye

Magnificence!!
The Magnificent Seven !

Fucking long, innit
?


The Clash, album Sandinista, 1980 

11 mars 2012

Largage dominical #32

"Une solution qui vous démolit vaut mieux que n'importe quelle incertitude" 
Boris Vian
(l'Herbe Rouge)

06 mars 2012

Merveilles desprogiennes


Les hommes ne mangent pas de la même façon selon qu’ils vivent dans le Nord ou dans le Sud du monde.
Dans le Nord du monde, ils se groupent autour d’une table. Ils mangent des sucres lourds et des animaux gras en s’appelant « cher ami », puis succombent étouffés dans leur graisse en disant « docteur, docteur ».
Dans le sud du monde, ils sucent des cailloux ou des pattes de vautours morts et meurent aussi, tout secs et désolés, et penchés comme les roses qu’on oublie d’arroser.





Survient l’hiver. Les nouveaux cons tuent la dinde. Les nouvelles dindes se zibelinent. Les nouveaux pauvres ont faim. Les charitables épisodiques, entre deux bâfrées de confit d’oie, vont pouvoir épancher leurs élans diabétiques. Le plus célèbre des employés de Paul Lederman ouvre les « restaurants du coeur ». Des tripiers doux, des épiciers émus, de tendres charcutiers, le coeur bouffi de charité chrétienne et la goutte hyperglycémique au ras des yeux rouges, montrent leur bonté à tous les passants sur les trois chaînes.


Chronique de la haine ordinaire / Éditions du Seuil / 

02 mars 2012

Juste une phrase

Piquée chez Jean-Jacques: "Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner, mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu"
Berthold Brecht

Ni dieu ni maître


La cigarette sans cravate
Qu'on fume à l'aube démocrate
Et le remords des cous-de-jatte
Avec la peur qui tend la patte
Le ministère de ce prêtre
Et la pitié à la fenêtre
Et le client qui n'a peut-être
Ni Dieu ni maître 
Le fardeau blême qu'on emballe
Comme un paquet vers les étoiles
Qui tombent froides sur la dalle
Et cette rose sans pétales
Cet avocat à la serviette
Cette aube qui met la voilette
Pour des larmes qui n'ont peut-être
Ni Dieu ni maître

Ces bois que l'on dit de justice
Et qui poussent dans les supplices
Et pour meubler le sacrifice
Avec le sapin de service
Cette procédure qui guette
Ceux que la société rejette
Sous prétexte qu'ils n'ont peut-être
Ni Dieu ni maître 
Cette parole d'Evangile
Qui fait plier les imbéciles
Et qui met dans l'horreur civile
De la noblesse et puis du style
Ce cri qui n'a pas la rosette
Cette parole de prophète
Je la revendique et vous souhaite
Ni Dieu ni maître
Léo Ferré