08 novembre 2010

Jeff

Il vit seul dans son appartement au-dessus de mon restaurant. Il m’a expliqué un jour que son corps déformé est un handicap de naissance. Il n'a jamais pu travailler. Ses parents lui ont laissé suffisamment d’argent pour vivre sans en manquer jusqu’à la fin de ses jours.  
Son allure étrange et son élocution difficile sont accentuées par les pastis qu’il descend à longueur de journée.
J’ai appris peu à peu à décrypter ses messages verbaux un peu flous. Il marmonne la plupart du temps et crie de sa fenêtre sur les passants quand il a trop bu. Il a souvent trop bu. 
Il vient déjeuner de temps en temps. Je lui ai conseillé d’éviter de brailler lorsqu’il est chez moi et je commence à le connaître suffisamment pour mesurer son ivresse et refuser de lui servir encore à boire sans qu’il fasse un scandale.
Il s’est offert une voiture adaptée à son handicap et part le matin battre la campagne. Je me demande parfois comment il fait pour ne pas s’envoyer dans les décors quand il revient dans sa voiture boueuse et pleine de bosses. Il rentre souvent dans un état second et manoeuvre tant bien que mal sur l’emplacement que la municipalité a mis à sa disposition en bas de l'immeuble.
Il trouve régulièrement une voiture stationnée sur sa place de parking lorsqu'il rentre le soir. Il passe au restaurant pour y chercher celui ou celle qui squatte l'emplacement réservé. Il essaie quelquefois de me demander un verre, mais je lui réponds invariablement qu'il a assez bu, et il repart se chercher une place un peu plus loin. Lorsqu'il ne descend pas de sa voiture et que je l'entends klaxonner comme un dingue, je comprends qu’il est vraiment très saoul et très énervé et qu’il ameutera tout le quartier jusqu’à ce que l’indélicat voisin descende et aille se garer ailleurs.

Ce soir là, le restaurant est plein. La porte s’ouvre et Jeff entre, échevelé plus qu’à l’habitude. Il s’est pissé dessus et s’appuie sur la porte pour ne pas tomber.
Les regards des clients convergent instantanément vers ses yeux un peu fous et glissent gênés vers son pantalon beige trempé jusqu’aux genoux. Il titube, braguette ouverte.Je m’avance vers lui et lui lance à voix basse :
-  Eh ben, dis donc ! tu t’es lâché aujourd’hui !  Y a encore quelqu’un qui s’est garé à ta place ?
- J'veuuuux mmmangerr…
- Jeff, vu ton état, c’est pas possible.
- Mmmangeeeerrr…
Je l’attrape par le bras et le force à sortir.
- T’es trop saoul  pour que je te laisse entrer.
- Tu vvvveux pas m’servirrrrrrr ?
- Non, je ne veux pas te servir. Tu connais les règles.
- T’essssss une ssaloppe !
- Moi, je suis une salope?
- Ouaiiiiiiiiiiiis. Saaaaaaaloooooopee.
- On en reparlera demain.
- Heee d'façon, cheez toi, c'est trooo cheer!
- Oui, c'est ça. Allez, rentre chez toi maintenant.
Il part en zigzaguant, après avoir explosé et envoyé valser dans la rue l’ardoise du menu.
Je le suis des yeux jusqu’à sa porte sur laquelle il s’affale en maudissant la terre entière.
Il finit par trouver la serrure et j'entends un dernier Saaaaloooopeee! retentir dans la cage d'escalier.
Demain, il aura sans doute tout oublié.



5 commentaires:

anne des ocreries a dit…

Terrible. Dans tous les sens du terme....

manouche a dit…

noir c'est noir
il n'y a plus d'espoir...

seb haton a dit…

Ouais bin t'as intérêt à les réunir, tes historiettes... ;))
Chouette plume.

É. a dit…

Yup. Accouche, qu'on édite !

piedssurterre a dit…

Ca vient, ca vient . Aieeeeeeeeeee!
:0)