28 décembre 2010

Fêlure

La blessure est légère. 
Une perle de sang coule de la petite faille. 
Une goutte, une seule. 
Une larme écarlate, presque sèche déjà.


22 décembre 2010

Le dernier homme

Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes : « Il est temps que l'homme se fixe un but. Il est temps que l'homme plante le germe de son espérance suprême.Son sol est encore assez riche pour cela.
Mais ce sol, un jour, devenu pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre. Hélas! le temps approche où l'Homme ne lancera plus par-delà l'humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer.
Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante.
Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous.
Hélas ! Le temps vient où l'homme deviendra incapable d'enfanter une étoile dansante. Hélas !ce qui vient, c'est l'époque de l'homme méprisable entre tous, qui ne saura même plus se mépriser lui-même.
Voici, je vais vous montrer le Dernier Homme: « Qu'est-ce qu'aimer? Qu'est-ce que créer? Qu'est-ce que désirer? Qu'est-ce qu'une étoile? »
Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l'œil.
La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose.
Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron ; le Dernier Homme est celui qui vivra le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes en clignant de l'œil.
Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure, car on a besoin de la chaleur.
On aimera encore son prochain et l'on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur.
La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n'a qu'à prendre garde où l'on marche !
Insensé qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes !
Un peu de poison de temps à autre, cela donne des rêves agréables ; beaucoup de poison pour finir, afin d'avoir une mort agréable.
On travaillera encore, car le travail distrait.
Mais on aura soin à ce que cette distraction ne devienne jamais fatigante.
On ne deviendra plus ni riche ni pauvre, c'est trop pénible.
Qui voudra encore gouverner?
Qui donc voudra obéir ?
L'un et l'autre trop pénibles.
Pas de berger et un seul troupeau !
Tous voudront la même chose pour tous, seront égaux ; quiconque sera d'un sentiment différent entrera volontairement à l'asile des fous.
"Jadis tout le monde était fou", diront les plus malins, en clignant de l'œil.
On sera malin, on saura tout ce qui s'est passé jadis ; ainsi l'on aura de quoi se gausser sans fin.
On se chamaillera encore, mais on se réconciliera bien vite, de peur de se gâter la digestion.
On aura son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit ; mais on révérera la santé.
"Nous avons inventé le bonheur", diront les Derniers Hommes, en clignant de l'œil".
Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra qu'on appelle aussi le prologue : car à ce moment les cris et l'hilarité de la foule l'interrompirent.
"Donne-nous ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils ; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain !"
Et tout le peuple exultait et faisait entendre des clappements de langue.
Mais Zarathoustra en fut affligé et se dit en son cœur: "Ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles".

Le "dernier homme"

Friedrich Nietzsche

"Ainsi parlait Zarathoustra" (prologue, §5)

Brève de Noël 3

J'aime le chocolat. Noir. Corsé. Subtil. 
Et là, les papillottes immondes et leur emballage brillant qu'on m'offre en croyant me faire plaisir , j'en peux plus !

20 décembre 2010

pour Eric




David Gilmour & Roger Waters - Granchest

Icy wind of night be gone
This is not your domain
In the sky a bird was heard to cry
Misty morning whisperings
And gentle stirring sounds
Belied the deathly silence
That lay all around.

Hear the lark and harken
to the barking of the dog fox
Gone to ground
See the splashing of the kingfisher flashing to the water
And a river of green is sliding
Unseen beneath the trees
Laughing as it passes
Through the endless summer
Making for the sea

In the lazy water meadow
I lay me down.
All around me golden sunflakes
Settle on the ground.
Basking in the sunshine
Of a bygone afternoon
Bringing sounds of yesterday
Into this city room

Hear the lark and harken
To the barking of the dog fox
Gone to ground
See the splashing
Of the kingfisher flashing to the water
And a river of green is sliding
Unseen beneath the trees
Laughing as it passes
Through the endless summer
Making for the sea

In the lazy water meadow
I lay me down
All around me golden sunflakes
Covering the ground
Basking in the sunshine
Of a bygone afternoon
Bringing sounds of yesterday
Into my city room.

Hear the lark and harken
To the barking of the dog fox
Gone to ground
See the splashing
Of the kingfisher flashing to the water
And a river of green is sliding
Unseen beneath the trees
Laughing as it passes
Through the endless summer
Making for the sea

17 décembre 2010

Jour de pluie 2

Nous avons beau - comme l'arbre qui est né sage - soupçonner les grimaces du destin, nous n'avons pas encore appris à sourire des simples blessures du coeur. 
L'orage nous terrasse, entame la chair même du bonheur. 
Mais, l'eau nouvelle est l'invention des matins.

Andrée Chedid 
("terre et poésie" texte 11 du chapitre 3 - Editions GLM - 1956)

Jour de pluie

12 décembre 2010

Largage dominical #16


La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

A une passante
Charles Baudelaire

09 décembre 2010

Terre chaude

Il est possible qu'un jour, au bout d'une ruelle, je passe sans la voir devant ta maison où je ne suis jamais entrée. Je t'imagine flânant le long du marché du dimanche, ta main serrant une autre main, comme tu serrais la mienne dans ce petit port que tu avais choisi pour notre premier rendez-vous. Peut-être  en ce moment lis-tu dans la douce chaleur du poêle, ignorant le désordre des objets dispersés parmi lesquels tu as peut-être déjà oublié la bougie que je t’avais donnée et que tu allumais pour t'imprégner encore du parfum de ma chambre. J’écoute en t’écrivant un disque que tu m’as offert, bousculée par le texte dont la langue crue résonne étrangement en moi. Je pense au vert jade de tes yeux absorbant mon plaisir, aux caresses légère de tes mains sur mon visage, effleurant mon front et suivant la courbe de mon nez jusqu’à mes lèvres. Je nous revois le premier jour courir en riant sous la pluie en serrant nos corps sous ton parapluie dans le fracas de l’orage de cette nuit si douce. J’entends encore ta voix sensuelle attisant soir après soir le désir de te retrouver. Elle le restera à mon cœur qui palpitait si fort et bat sans s’affoler pourtant de ne pas te revoir. En écoutant les mots d’un autre me raconter ce que peut-être tu n’aurais pas su dire, je referme les yeux pour réveiller le rêve d'avoir été pour toi comme une terre chaude.

07 décembre 2010

Enracinée

Mon visage de fillette sourit sur la photo. Assises autour de la table, mes sœurs offrent leurs fossettes et leurs yeux à l’objectif qui a capté cette scène il y a longtemps. Je revois la grande table recouverte d’une toile cirée entaillée par endroits par l’opinel de mon père. Je peux presque entendre le tintement des verres dans lesquels les journaliers buvaient le vin bon marché. Je me souviens de ces hommes coupant le pain dense et doré et, le tartinant, faisant perler les gouttelettes salées du beurre fabriqué dans la baratte de l’arrière-cuisine. Mon souvenir de ces temps révolus est peuplé de sensations et d’émotions, de visions fugaces, d’odeurs et de sons, bribes disparates que me restitue ma mémoire d’une enfance silencieuse. Comme si j’avais vécu près de tous ces gens qui partageaient mon quotidien sans entrer vraiment en contact avec eux. Enfant, je ne tenais pas en place. Je passais mes journées à arpenter mon territoire, de la grange au grenier, du grenier à l’étable. Je m’inventais un monde, presque heureuse de ma solitude de petite dernière, loin des préoccupations de mes sœurs plus âgées. Pendant qu’elles rêvaient de ville et de garçons, je m'imprégnais pour toujours de l'odeur du fourrage, de la tiédeur du lait mousseux à peine tiré du pis des vaches, de la chaleur des poussins à peine éclos. Je courais nu pieds sans surveillance aucune, le long des sentiers balisés de la propriété familiale. Je ne m’aventurais jamais au-delà. De talus en ruisseau, j’arpentais sans relâche les champs et les bosquets dont je connaissais chaque recoin. Mes parents partaient tôt le matin dans les champs. Je ne les revoyais pratiquement qu’à la nuit tombée. Jeanne, notre Nounou, ne savait rien me refuser. Elle relayait dans les travaux ménagers ma mère partie aux champs. Dès le matin, mon bol de chocolat à peine avalé, je m’enfuyais vers ma cabane dans le grand chêne. Elle me regardait partir, rentrait dans la maison et ne se souciait plus de moi de toute la journée. Orpheline placée à quinze ans chez mes grand-parents comme bonne à tout faire, elle connaissait la ferme et ses dépendances dans les moindres recoins. Elle savait toujours où venir me chercher quand mes parents s’impatientaient de ne pas me voir rentrer. 
Les corps s’animent au-delà de l’image. Le flux de ma mémoire me restitue des scènes qui m’atteignent comme une avalanche visuelle. Lorsqu’ils me reviennent, mes souvenirs d’enfance sont une succession de flashs sans paroles ; mon père conduisant son cheval dans ce champ en pente douce, plongeant vers la mer dont je peux dire qu’elle miroitait toujours du reflet scintillant des naissains d’huitres dans les parcs ; le figuier géant juste à l’entrée de ce champ et la silhouette des vieilles demoiselles qui le louaient à mon père. Je revois un jardin et des rangées de petits pois que j’aimais manger crus. Mon pouce les faisait glisser de leur cosse à ma bouche et ils craquaient légèrement sous mes dents, sucrés et fermes. Mon grand-père n’était jamais loin, affairé au jardin, son éternelle chemise longue de paysan débordant de son pantalon à fines rayures. Il se contentait d’un haussement d’épaules en voyant les ravages causés par ma cueillette sauvage dans son potager. Il s’en retournait dans la sombre maison basse, où des odeurs de choux et de sueur se mêlaient dans l’unique pièce où mangeaient et dormaient mes grands parents. La paille chaude et humide au fond du lit clos de bois lourdement ouvragé me dégoûtait un peu. Je les imaginais s’y glissant chaque soir sous leur édredon de plume et je m’enfuyais pour ne pas les embrasser, vaguement écoeurée par l’odeur aigrelette de leurs corps vieillissants. Je revois l’épaisse silhouette de ma grand-mère sans pour autant parvenir à me souvenir ni de ses traits, ni de sa voix. Je n’ai pas oublié sa robe en coton noir parsemé de minuscules fleurs blanches, ni le tablier sur lequel elle essuyait ses mains en les plaquant sur ses hanches, ni l’étroit corridor où elle préparait les repas familiaux qui m’étaient un supplice. Je leur préférais mes cueillettes de fruits ou les quignons de pain chipés à la cuisine et surtout les merveilleuses patates vertes destinées aux cochons que ma mère faisait cuire au fond d’un appentis. Elle jetait sans les laver celles qu’on ne pouvait ni consommer ni vendre dans une vieille lessiveuse et les laissait cuire pendant des heures, baignant dans une odorante eau herbeuse. Malgré les regards désapprobateurs de Jeanne, je ne pouvais m’empêcher de plonger mes doigts dans la marmite et je me cachais pour dévorer ces pommes de terre brûlantes, dans la chaleur de l’étable, vaguement coupable, et incapable de résister à leur saveur interdite.

02 décembre 2010

Déracinée

Ils avaient vendu la ferme. Et mes jeux et mes rêves. Je me suis retrouvée d’un coup projetée dans un monde de pacotille qu’ils venaient de sortir de leur chapeau. Je ne ressentais pas de joie à l’idée de m’installer dans leur nouveau cube flambant neuf. Mes parents entassaient les quelques objets ayant survécu à leur récente passion du formica dans une remorque et les rescapés prendraient place dans la nouvelle maison. Les vieilleries projetées du haut de la fenêtre du grenier s’étaient écrasées dans la cour de la ferme sous mes yeux épouvantés par cette joyeuse folie destructrice. Je m’attendais presque à ce qu’ils y mettent le feu. Les rares trésors de la famille avaient été vendus au brocanteur du coin. Je n’ai rien oublié de ces horribles journées.  Leurs rires se mêlaient au bruit des moteur des voitures chargées de paquets. Embarquée à la hâte sur la banquette arrière de la voiture de Papa, coincée entre plusieurs cartons de linge, j’eus ce jour là la certitude que mon enfance prenait fin, dans ce dernier voyage. J’aperçus mon vélo chargé sur la remorque du tracteur et nous quittâmes la grande bâtisse de pierre pour ne jamais y revenir. La chambre où je devrais désormais m’endormir chaque soir me faisait horreur. Trop neuve, trop carrée. Si vide. Personne ne comprenait que je regrette ma froide mansarde, ses épaisses poutres de bois et sa petite fenêtre inondant mon lit des rayons du soleil. Plus jamais je ne grimperais sur une chaise pour contempler les ardoises bleutées et luisantes de pluie sur le toit pentu du cellier voisin. J’étais la seule à ne pas m’être émerveillée lors de mes visites dans la nouvelle maison. Oui, elle était neuve. Et laide. Et confortable. Non, nous n’aurions plus besoin de nous déshabiller sous nos couvertures l’hiver; les gros radiateurs se chargeraient de dispenser la chaleur dans toutes les pièces. Je les écoutais à peine me rabâcher sans cesse que je m’habituerais. Plus ils m’encourageaient à abandonner sans regrets la vieille ferme, plus je détestais cette maison dont ils m’avaient demandé d’être la marraine. Ils avaient espéré sans doute me consoler en m’offrant le privilège de monter déposer tout en haut de la charpente un bouquet porte-bonheur. De là haut, j’avais aperçu la ferme et ses champs. En redescendant, j’avais détesté de tout mon coeur le petit terrain nu et défoncé où prendraient vie bientôt de timides pousses décoratives. Je pleurais déjà mes ballades le long des talus et mes rêveries au milieu des blés. Je n'en aimai que plus les arbres dont les branches n’abriteraient plus mes songes d’enfant indocile. L’envie de m’enfuir pour toujours me saisit à nouveau lorsque, le premier soir, au milieu du désordre, j'observai en silence ma famille attablée pour un premier souper dans l’affreuse salle à manger de cette maison sans âme. 

01 décembre 2010

Défifoto Jim Jarmusch

J'adore Down by law.
Je me suis souvenue du travelling avant du générique.
La musique qui embarque le spectateur dans cette ballade le long du cimetière et la caméra qui glisse vers des zones pavillonnaires pour atteindre les marais...
Symboliques et envoûtantes premières images.

Rejets des photos prises lors d'un vagabondage dans le cimetière. Dommage, y avait pas de corbillard ce jour là...




30 novembre 2010

Breve de Noël 2

- Maman, je trouve plus mon catalogue de Noël !
- T'inquiète, il va y en avoir au moins quinze dans la boîte aux lettres aujourd'hui !
- Ouais ! Chouette !
- Pfff...

28 novembre 2010

Largage dominical#17

Il n'y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n'a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire.
Ça y sera.

Louis-Ferdinand Celine

25 novembre 2010

Cabossée

Depuis cet été je la vois tous les jours. Elle fait la plonge au snack et je n’ai jamais vu quelqu’un travailler si vite. Un véritable ouragan. Les piles de vaisselle sale accumulées en début de service disparaissent comme par magie sous ses mains agiles en l’espace de quelques minutes.
Depuis quelques jours, elle ne peut plus travailler. Une peine de cœur, m’a-t-on dit. En prenant le soin de rajouter « Comme d’habitude »
Ce comme d’habitude me fait mal pour elle. Je sais que dans le village, sa vie un peu bousculée est connue de tous. Elle semble s’en moquer et mène sa barque tumultueuse entre rires et pleurs, problèmes de fric et petits boulots, en trimballant ses deux mômes dans sa galère.
Elle s’est installée à la dernière table au fond sur la terrasse.
Elle commande un double Martini. Son visage est défait et ses yeux rougis témoignent de ses nuits sans sommeil.
Elle semble anéantie et le peu que je sais d’elle me laisse penser que ce n’est pas la première fois qu’elle s’attache à un homme qui met fin à la belle histoire après quelques jours. Je pense à ses fils avec lesquels elle semble si complice. Son aîné est passé hier et j’ai eu l’impression qu’il était un peu perdu.
Je lui apporte une assiette à laquelle elle touche à peine, déchirant les aliments avec sa fourchette sans presque rien avaler. Elle allume cigarette sur cigarette, l'oreille collée à son cellulaire.
Je me souviens d’elle le lendemain de leur rencontre. Elle était rayonnante. Après quelques jours, elle débordait d’énergie. Elle y croyait, elle voulait tout changer dans sa vie, prendre un appart, lui faire une place dans sa vie. J’avais été un peu sonnée de la voir si amoureuse au bout de quelques nuits. Ses yeux brillaient et elle évoquait un mutuel coup de foudre. J'étais contente pour elle.
En quelques mots, je comprends que son prince charmant s’est transformé en un être menteur et fuyant qui n’ose pas lui dire qu'elle s'est un peu emballée, ou qu'il s'est trompé, ou qu'elle n'est qu'une belle de plus à son tableau de chasse. Ce qui est fort possible au vu des sourires charmeurs et insistants qu'il m'adresse quand il vient déjeuner. Elle vient de le comprendre et je lis dans ses yeux une peine qui se transforme en fureur lorsqu’elle déchire en mille morceaux la photo qu’elle devait il y a à peine quelques heures regarder amoureusement.
Je n’ai pas le cœur de lui lancer l’éternel « Allez ma Belle, un de perdu, dix de retrouvés » que ne manqueront pas de lui servir ses potes. Je voudrais juste être capable de trouver les mots pour la consoler vraiment.

19 novembre 2010

Brève de Noël

Mon fiston parcourt avec attention les prospectus qui commencent à inonder notre boîte aux lettres et flashe sur une énorme coffret de Lego dont le prix me fait presque dresser les cheveux sur la tête.
- Tu voudras pas me l'acheter pour Noël alors ?
- Non.
- T'as pas assez d'argent ?
- J'en gagne assez pour qu'on ne manque de rien. Et c'est bien comme ça. C'est pas parce qu'on a de l'argent qu'on est heureux. On est juste plus détendu quand on ne court pas après.
- Ah ! je suis d'accord avec toi Maman, c'est pas avoir de l'argent qui me rend heureux, c'est ce que je m'achète avec !
Il a de la suite dans les idées, ce petit...

16 novembre 2010

Relais

J'ai lu ce texte ce matin chez Mendelien

C'est un bien bon texte, je trouve. Qui résume assez bien ce que peuvent ressentir parfois ceux qui vivent les yeux ouverts. 

Je suis un chien


Mon chien n’est pas très intelligent.
Et foncièrement, je ne vaux guère mieux. Ce n’est pas de la fausse modestie, c’est tout à fait sincère. Je me dis même que c’est quasiment insultant pour mon chien d’oser la comparaison.
Objectivement, je me considère comme un être frustre et dépourvu des qualités que l’on doit avoir pour faire un quelconque travail intellectuel. Pour tout dire, je trouve le travail d’écriture fastidieux et souffrant. Et j’aimerais me passer de ce travail comme j’aimerais me passer du travail tout court. En fait, j’aimerais jouer de la guitare, chanter des tounes thrippantes, baiser avec ma blonde, jouer avec mes enfants pi m’chrisser de toutte comme bin du monde. Mais j’entends tant de conneries, je suis submergé par tant de misère issue de désert intellectuel dans lequel je vis, que je me dis qu’il me faut faire quelques choses. Et chaque fois, c’est le chemin de croix.
Malgré tout, je me considère comme un gros travaillant. Comme au hockey. Un gars sans talent qui travaille fort dans les coins pour emmerder la grande vedette plein de style, un peu imbue d’elle-même, celle qui frustre quand on l’empêche de faire des sparages et compter des buts et qui, parfois, par son arrogance, fait perdre son équipe. En tant que spectateur, j’ai toujours apprécié ces deux sortes de joueurs avec la même intensité et j’ai toujours considéré le travail de Bob Gainey aussi important que celui de Guy Lafleur.
Intellectuellement, donc, je me considère comme un genre de sous-Bob Gainey et je me sens pas si loin de mon chien. Et il est vrai que je me dis souvent que, spirituellement, mon chien a quelque chose de plus que je n’ai pas. Une honnêteté de chien qui, à la longue, finit par forcer mon admiration. Surtout quand je me rends compte à quel point je parle pour ne rien dire. À quel point je gaspille ma salive. À quel point je m’illusionne sur la nécessité du « débat » avec mes contemporains.
Wouaf Wouaf ! Ostie de chien du voisin ! dit mon chien. Vas-t-en, ! T’es sur mon territoire. M’as te mordre, mon maudit, si jamais j’ai une chance de m’échapper !!!
Mais, y’a rien à faire, j’arrive pas encore, après toutes ces années d’errances intellectuelles, à avoir la sagesse honnête de mon chien. Mais parfois, je sens que je suis sur le bord d’y arriver. Surtout quand je ressens, jusqu’au fond de mon être, l’absurdité des paramètres du consensus dans lequel nous baignons, tous et chacun autant que nous sommes, pour interagir en société, y compris entre membres d’une même famille qui essaient de s’aimer inconditionnellement, en ces temps de grande dépression qui n’ose même pas dire son nom.
Ces maudits paramètres de consensus terribles devant lesquels on doit se plier si l’on veut survivre sur le plan affectif, pour être aimé et se sentir accepté par nos proches, nos amis, nos voisins, nos collègues et même pour se survivre à soi-même dans les paradoxes de notre culture.
Parfois, il me faut assister, avec des proches ou des collègues, à une conversation qui tourne autour de certains sujets litigieux et, malgré que mes oreilles bourdonnent, j’essaie de protester modérément pour ne pas froisser les gens, pour ne pas que tout tourne en eau de boudin. Et j’entends à travers les tampons, tous les discours fielleux de la droite et ceux, plus pervers, de la pseudo-gauche qui pénètrent les esprits jours après jours, petit à petit. En voici quelques exemples :
-Barback Obrama est un grand intellectuel, c’est pour cela que les gens ne l’aiment pas. Le peuple rejette ses réformes à cause de sa trop grande stature et non pas parce que c’est un véritable mange-merde, un pseudo-joueur de basketball préparé par la CIA depuis des années à remplir sa fonction de trou du cul exterminateur de peuples et profanateur de vie.
-Amyr Khadir est un homme pragmatique dont l'action va mener, à force d’éducation populaire, à des réformes appropriées pour sortir le Québec de l’impasse et non la marionnette inconsciente de Paul Desmarais pour écrabouiller le Parti Québécois. Et fuck les leçons de Machiavel, les sacrifices de Bourgault, les remontrances de Falardeau! Over their dead bodies ! Il faut bien vivre pour les vivants n’est-ce pas ? Et même pour les peuples morts-vivants… Et faire taire les revanchards passéistes empêcheur de faire semblant d’espérer en rond.
- La bourse du carbone est une chose rationnelle qui va améliorer le bilan énergétique de la planète et non pas une arme de plus pour les Rockfeller de ce monde pour faire encore plus de fric en transformant la biosphère en dépotoir pétrolifère irrémédiablement souillée. La fermeture de la bourse actionnariale, d’un autre côté, c’est absolument impossible de l’envisager sérieusement.
-Les parents se crissent de l’école parce qu’ils sont égocentriques, consuméristes et irresponsables. Ça n’a ABSOLUMENT rien avoir avec le démantèlement de l’état, la délocalisation des entreprises, l’équarrissage de la classe-ouvrière-qui-n’existe-plus ou le décervelage de la classe moyenne. Ce n’est pas du tout un problème collectif mais d’abord, un problème de responsabilité individuelle.
Et puis autour de tous ces tampons bien intégrés désormais chez tout ces gens sincères, besogneux, honnêtes, il y’aussi, bien sûr, en toile de fond, l’éternelle propagande lancinante, la pure et dure: Lénine et Guevarra, dans le même sac. Les olympiques de Pékin de 2008 renvoyés dos à dos à ceux de Berlin de 1936. La liberté d’expression en Iran, les femmes voilées d’Afghanistan, la démocratie en Irak, la révolution des roses de Géorgie, la révolution orange en Ukraine, la révolution des tulipes au Kyrgyzstan. Ne manque que la révolution arc-en-ciel des lesbiennes handicapées de Papouasie du sud-est
Y’au aussi les livres noirs. Le livre noir du communisme, de l’islamisme, du terrorisme, du complotisme, du onze-septembrisme. On dirait que tout ce bruit assourdissant est présent dans la conversation, en filigrane, comme une menace…
Et là, au bout d’un certain temps, je me sens partir loin. Je me vois flottant au-dessus de la pièce avec une voix off intérieure qui commenterait, comme dans un genre de mauvais rêve :
-Non mais vraiment ? Vous êtes en train de me dire ça à moi, ici, maintenant, en 2010 ? Vous vous croyez ou vous faites semblant ? Vous avez lu Huxley et Orwell et vous dites que ce ne sont que des romanciers ? Ou alors, vous dites qu’ils décrivent la réalité, alors qu’en même temps, on dirait que vous ne les avez pas lus ?
Et je me vois, moi aussi, en train de dire plein de trucs imbéciles comme si je ne les avais pas lus ces auteurs. Pour fitter un minimum dans les paramètres. Parce que, malgré toute ma vigilance, je suis, moi-aussi, un haut-parleur à tampon, un adepte de la pensée-double. Merde ! Je suis dans 1984 !!!!
Mais malheureusement, je ne me réveille pas.
Et la discussion peut continuer comme ça avec des nuances variables mais qui conduisent invariablement vers des culs-de-sac de plus en plus désespérants.
Si je m’oppose au tampon du progrès, on me rétorque que le progrès de l’humanité est indéniable parce que, statistiquement, l’individu vit plus longtemps, ou que la santé gratuite est un progrès «civilisationnel» irréfutable. Si le délire pousse plus loin, un tel me dira qu’il n’échangerait sa place pour rien au monde avec ces différents ancêtres, que c’est mathématiquement erroné, un délire paranoïaque, d’oser affirmer que, qualitativement, l’humanité, à partir de la deuxième guerre mondiale, a régressé sur tous les plans et particulièrement sur celui de la dignité.
Et pourtant, il y’a plus de cent ans, déjà, que Zola, après une vie entière dédiée à la cause de la classe ouvrière dans la foulée des grands espoirs engendrés par les progrès techniques qui promettaient de la soulager de la misère, admettait, sur son lit de mort, qu’il avait fait fausse route sur toute la ligne. Aujourd’hui qui se soucie de Zola ? Tout le monde s’en contre-chrissent de Zola et « tout le monde » a probablement raison. Il vaut peut-être mieux revenir à la prière finalement, tant qu’à faire du sur-place aussi pathétique.
Si on est un jeune écologiste, on essaiera peut-être de me vendre encore une fois l’argument de la bourse du carbone digne d’une sinistre farce ubuesque qui mérite à peine une ligne dans une comédie de Gilbert Rozon. Si on me connaît bien, on évitera plus stratégiquement le sujet.
Alors je me dis : bravo à vous, les intellectuels de la gauche!!! Quel beau travail d’éducation populaire vous avez fait ! Êtes vous des putes ou des imbéciles ? Vous avez fait croire à tout un chacun que vous alliez sauver les meubles de la sociale-démocratie et sauver le petit peuple de ses errances en le responsabilisant ! Vraiment, quelle éclatante victoire. ! Et vous n’avez rien trouvé de mieux à faire ? Vraiment ? Rien de plus urgent que de vendre des agents de la CIA comme des sauveurs de l’humanité ? Que de jouer dans les plates-bandes de la droite dans des pseudos-débats pour vous sentir utile? La classe moyenne se conforte ainsi dans vos injonctions éthiques de pacotilles dignes du Pinocchio de Walt Disney. Et la classe-ouvrière-qui-n’existe-plus, elle, réagit violemment en Bougon qui se respecte, en s’en côlissant bin raide ou en écoutant les chants du sirène de l’extrême-droite qui chient, à pleine page et à coeur de jour dans les médias de PKP, des relents de déjà-vu putrides. Et vous vous étonnez de la progression fulgurante des gagnes de rues !!!!
Je ne fais pas exprès. Ça ne me fait pas plaisir. Je ne joue pas au radical qui se complait dans l'idiosyncrasie et le désespoir romantique. Je ressens le désespoir jusque dans les tréfonds de mon être, du réveil au coucher, en essayant de confronter le peu de culture que j’ai essayé d’absorber au cour de ma vie, à la réalité vécue quotidiennement à travers les paramètres du pseudo-débat social et du comportement de tout un chacun, y compris du mien.
Tout ce chemin pour ça ? De l’âge des cavernes à Einstein pour en arriver à soutenir, sans rire, que Barrack Obama est un grand intellectuel réformateur ?
Moi, je préfère encore l’âge de pierre. Je préfère encore la massue. Sans artifice. Brutale, simple et directe. Sans université pour enrober le débat fondamental de l’oppression. Et surtout sans osties de bombes nucléaires et de doctrines hallucinées du pseudo-équilibre de la terreur. Plutôt mourir entre les dents d’un loup, d’un lion ou sous les machettes des «barbares ». Plutôt brûler les bibliothèques, éviscérer la Kulture. J’aurais préféré mille fois cette brutale bestialité franche que la psycho-pathologie de la culture occidentale du XXIème siècle.
Du point de vue du futur de la vie sur terre, l’inquisition du moyen-âge, la conquête espagnole, la civilisation industrielle, n’auront été que des petites fièvres bénignes en comparaison des métastases cancéreuses qui prolifèrent sous le vernis des discours des partis républicains ou démocrates, des publicités de Wall-Mart, des tounes de Céline Dion, des émissions de Julie Sneider ou du sôvage de meuble de la pseudo-gauche efficace avec son humanitarisme larmoyant. Le progrès ? Quel progrès?
Finalement, pour la première fois, j’ai l’impression de comprendre Léo Ferré dans « il n’y a plus rien », au lieu de seulement ressentir sa révolte.
Je suis un chien !!!
Finalement. Je comprend mon chien. Profondément. Je comprends son flair pour détecter la merde. Finalement, je comprends qu’il est impossible de résoudre la quadrature du cercle et de se faire accroire que le dialogue est possible à l’intérieur des paramètres de cet esclavage mental complètement halluciné qui nous terrorise, nous conforte ou nous révolte.
Je suis un chien.
Comme il disait, le vieux Ferré.
Attention, parfois je mords.
Mais parfois, aussi, je remue la queue. Je donne la papatte et je peux même vous lécher la joue…si on arrête de parler et qu’on écoute ensemble quelques minutes le chant des étoiles.
Peut-être que finalement, vous vous rendrez compte, que, comme mon chien, je ne suis pas très intelligent. Mais qu’au fond, comme lui, je ne suis pas bien méchant…
Chut….
Écoutez !
(....)
Les étoiles…
(...)

Elles parlent...

le même langage que les chiens…

Jean-François Thibaud
Lundi 16 novembre 2010

15 novembre 2010

la gauche et la gouvernance mondiale

Entendu ça ce matin dans le poste. Une interview de Dominique Strauss Kahn, super-hyper-président du FMI (sauveur du Monde) et -ça s'entend pas beaucoup, je vous le concède- homme de gauche. Probablement notre futur président, j'en ai bien peur. Edifiant non ?  


Dominique Strauss-Kahn

14 novembre 2010

La chute

Aux beaux jours, Momo se pose tous les matins en terrasse. Elle arrive à fond dans son fauteuil et il ne se passe pas un jour sans qu’elle renverse les verres de la table d’à côté en arrivant trop vite dans son engin motorisé. Ludo le lui fait remarquer et ils se chamaillent. C’est comme un rituel entre eux et je la soupçonne de le faire exprès pour qu’il s’occupe d’elle et vienne plus vite lui faire la bise du matin en ramassant ce qu’elle a fait tomber. Elle demande un café, et attend tranquillement l'heure du déjeuner en lisant le journal.
Ce jour là, il fait frisquet. La Momomobile est garée devant la porte. Le nouvel accès handicapé n’est toujours pas posé. Dès que ce sera fait, elle pourra  enfin aller et venir en utilisant la rampe, mais en attendant, elle ne peut pas passer la marche et il faut la soutenir pour qu’elle fasse quelques pas et puisse s’installer à l’intérieur.
Elle remue son café en silence. Ses traits sont un peu tirés.
- Salut Momo ! T’en fais une tête, ça va pas ?
- Non. J’suis en vrac. Et j’ai encore fait une bêtise !
- Allez raconte, t'as inondé ta salle de bains ? 
- ....
Ce matin, c'est pas gagné pour la faire marrer.
- Non. Hier soir, j’suis tombée de mon lit !
- Ah ! Merde ! T’as pas pu y remonter ?
Depuis des années une infirmière vient chaque jour la lever et l'habiller, puis revient la déshabiller et la coucher. Elle peut relever son lit à télécommande - sa game boy comme elle dit - mais une fois allongée, elle ne bouge plus jusqu'au matin. Elle peut tout juste se lever de sa chaise en s’accrochant à son déambulateur. Alors se relever d’une chute…
- Ben non. J’ai tiré sur ma couette et j’me suis enroulée dedans comme j’ai pu. J'étais trop loin du téléphone...J'suis restée par terre jusqu’à ce que l’infirmière arrive.
- Tu t’es pas fait mal en tombant au moins ?
- Non. Mais j’ai pas fermé l'oeil. J'aurais bien pu crever là toute seule!
- ...
- Et en plus, ce matin il a fallu appeler les pompiers. L’infirmière pouvait pas me soulever !
- Ben, c’est vrai que t’es lourde !
J’en sais quelque chose. La seule fois j’ai voulu l'aider à quitter son fauteuil, j’ai failli tomber avec elle tellement j’ai été surprise par ses 80 kilos !
- Va falloir que je te mette au régime toi ! lui lance le chef en lui apportant son assiette.
La moitié mobile du visage de Momo s'éclaire d'un sourire.
- Ca, c’est ce que me dit toujours ma fille!
- Elle dit ça ta fille ?
- Ouais. A chaque fois que je la vois, elle me dit que j’ai encore grossi. Et j'me fais engueuler.
- Ben, t'auras qu'à lui dire que tu te mets au régime après Noël ! Tu vas toujours à Paris?
- Ah ! ça je sais pas, c’est pas sûr qu’elle soit là cette année. Ils vont peut-être partir au ski.
- L’année dernière, ils étaient où déjà?
- Me rappelle plus.
Au ski.
J’y avais pas pensé.
Imparable.

09 novembre 2010

Goncourt 2010

« J’essaie de ne pas avoir de style ; idéalement, l’écriture devrait pouvoir suivre l’auteur dans les variétés de ses états mentaux, sans se cristalliser dans des figures ou des tics. »

Michel Houellebecq

08 novembre 2010

Jeff

Il vit seul dans son appartement au-dessus de mon restaurant. Il m’a expliqué un jour que son corps déformé est un handicap de naissance. Il n'a jamais pu travailler. Ses parents lui ont laissé suffisamment d’argent pour vivre sans en manquer jusqu’à la fin de ses jours.  
Son allure étrange et son élocution difficile sont accentuées par les pastis qu’il descend à longueur de journée.
J’ai appris peu à peu à décrypter ses messages verbaux un peu flous. Il marmonne la plupart du temps et crie de sa fenêtre sur les passants quand il a trop bu. Il a souvent trop bu. 
Il vient déjeuner de temps en temps. Je lui ai conseillé d’éviter de brailler lorsqu’il est chez moi et je commence à le connaître suffisamment pour mesurer son ivresse et refuser de lui servir encore à boire sans qu’il fasse un scandale.
Il s’est offert une voiture adaptée à son handicap et part le matin battre la campagne. Je me demande parfois comment il fait pour ne pas s’envoyer dans les décors quand il revient dans sa voiture boueuse et pleine de bosses. Il rentre souvent dans un état second et manoeuvre tant bien que mal sur l’emplacement que la municipalité a mis à sa disposition en bas de l'immeuble.
Il trouve régulièrement une voiture stationnée sur sa place de parking lorsqu'il rentre le soir. Il passe au restaurant pour y chercher celui ou celle qui squatte l'emplacement réservé. Il essaie quelquefois de me demander un verre, mais je lui réponds invariablement qu'il a assez bu, et il repart se chercher une place un peu plus loin. Lorsqu'il ne descend pas de sa voiture et que je l'entends klaxonner comme un dingue, je comprends qu’il est vraiment très saoul et très énervé et qu’il ameutera tout le quartier jusqu’à ce que l’indélicat voisin descende et aille se garer ailleurs.

Ce soir là, le restaurant est plein. La porte s’ouvre et Jeff entre, échevelé plus qu’à l’habitude. Il s’est pissé dessus et s’appuie sur la porte pour ne pas tomber.
Les regards des clients convergent instantanément vers ses yeux un peu fous et glissent gênés vers son pantalon beige trempé jusqu’aux genoux. Il titube, braguette ouverte.Je m’avance vers lui et lui lance à voix basse :
-  Eh ben, dis donc ! tu t’es lâché aujourd’hui !  Y a encore quelqu’un qui s’est garé à ta place ?
- J'veuuuux mmmangerr…
- Jeff, vu ton état, c’est pas possible.
- Mmmangeeeerrr…
Je l’attrape par le bras et le force à sortir.
- T’es trop saoul  pour que je te laisse entrer.
- Tu vvvveux pas m’servirrrrrrr ?
- Non, je ne veux pas te servir. Tu connais les règles.
- T’essssss une ssaloppe !
- Moi, je suis une salope?
- Ouaiiiiiiiiiiiis. Saaaaaaaloooooopee.
- On en reparlera demain.
- Heee d'façon, cheez toi, c'est trooo cheer!
- Oui, c'est ça. Allez, rentre chez toi maintenant.
Il part en zigzaguant, après avoir explosé et envoyé valser dans la rue l’ardoise du menu.
Je le suis des yeux jusqu’à sa porte sur laquelle il s’affale en maudissant la terre entière.
Il finit par trouver la serrure et j'entends un dernier Saaaaloooopeee! retentir dans la cage d'escalier.
Demain, il aura sans doute tout oublié.



07 novembre 2010

Réverbère

Je n’ai pas vu la matinée passer, absorbée par l’envie d’écrire qui est revenue depuis quelques jours. Je m'échine sur mon clavier dès que j'ai un peu de temps, oubliant presque de manger.
Il est pas loin de midi, et il me faut quitter mon antre enfumé pour filer chez la boulangère et le légumier.
Le village ronronne tranquillement comme chaque dimanche des conversations en terrasse à la sortie de la messe.
Le marchand de légumes me tend ma monnaie en souriant.
- Comment vas tu, Françoise ?
- Ca va bien.
- On ne voit plus beaucoup ton mari !
- Ah ! mais c’est parce qu’il est parti !
- Parti pour longtemps ? 
- ...
- Il va revenir ?
- Je ne pense pas, non .
- Oh, t’inquiète, tu tapes du pied sur un bec de gaz, il va en tomber plusieurs !
Ah ben il manquerait plus que je fasse tomber un perché !

04 novembre 2010

Un dimanche chez Momo

Il y a quelques jours, Momo a mis le feu à sa cuisine. Elle me raconte l’affaire de sa voix gouailleuse, lors de sa visite au snack où je suis en train de finir les peintures pour la réouverture prochaine.
-  Comment ça mis le feu,  Momo ?
-  Ben, la fille qui vient faire le ménage a laissé une friteuse en plastique sur une des plaques. Je me suis trompée de bouton…et ça a fondu !
-  Une friteuse en plastique ?
-  Une friteuse électrique avec du plastique. Tu verrais ça ! Ma cuisine est toute noire ! J'ai balancé de l'eau dessus, mais je peux pas nettoyer la gazinière, c’est tout collé !
- Bon. Ecoute, demain je viendrai voir ce que je peux faire. Je t’appelle.
- Merci ma petite poule, t’es gentille.
Il pleut des cordes quand j’arrive chez Momo le dimanche matin.
Elle est devant sa télé. Elle a sorti une bouteille de vin cuit de son frigo et l’a posée sur la table.
L’appartement de Momo est pas mal sympa. Elle a attendu 10 ans pour pouvoir s’installer enfin dans un logement HLM adapté à son handicap.
Les murs du coin cuisine sont vraiment noirs, et les plaques électriques baignent dans un mélange de plastique fondu et d'eau. C'est un vrai désastre ménager!
Je ne sais pas combien de temps ça lui a pris pour sentir l’odeur de plastique brûlé qui imprègne encore toute la pièce. Elle a dû s’endormir ou perdre la notion du temps.
- Eh ben dis-donc, t’as pas fait semblant !
- J’l'ai pas fait exprès!
- T’as eu de la chance de pas t’endormir longtemps, t’aurais pu mourir asphyxiée !
- Ouais, je sais. Bon, tu fais ce que tu peux, t’embête pas trop quand même.
Sa cuisine est vraiment dans un sale état . Non seulement c'est noirci presque partout, mais des assiettes sales traînent dans l’évier et un reste de pot-au feu à moitié moisi flotte dans une gamelle.
- Momo, qui te fait à manger et la vaisselle ?
-  Ben la femme de ménage,  mais là c’est férié, alors j’ai personne avant mercredi. Je peux pas faire grand chose avec une seule main.
Je fais la vaisselle, et j’attaque la grande lessive. La fumée a encrassé le crépi en profondeur. L’émail du couvercle de la gazinière a brûlé. Je frotte, je gratte. C’est une catastrophe au niveau déco, mais c’est propre. Il faudra repeindre pour effacer les traces du sinistre que Momo n’a pas voulu déclarer à son assurance. Peut-être qu’elle ne l’a pas payée. Je n’ai pas trop envie de lui poser la question.
Je vérifie que rien ne disjoncte quand je rallume les plaques et le four.
- Bon. C'est pas génial, faudrait trouver quelqu'un qui vienne donner un coup de peinture.
- Ben, je demanderai à Alain. Merci.  J'peux m'en servir maintenant de la plaque ?
- Oui, j'ai tout enlevé, ça fonctionne, mais tu fais gaffe hein ?
- Faudrait que j'me prépare un truc, je commence à avoir faim.
- Tu veux manger quoi ?
- J’sais pas, y a plein de bouffe dans le congel. On se fait un petit muscat ?
Va pour le muscat. On fume une ou deux cigarettes et elle me raconte.
La femme de ménage vient trois fois par semaine. Deux heures à chaque fois. Vu l’état du sol, elle ne doit pas savoir où se branche l’aspirateur ni où se range la serpillière. Momo  bénéficie des services d’une association pour ces 6 heures de nettoyage de son appart. Ca lui coûte 500 euros par mois. Je fais rapidement le calcul . Elle l’a fait aussi, elle sait bien qu’elle se fait arnaquer, mais elle n’a pas vraiment le choix. L’Association lui a été plus ou moins imposée par les services sociaux, d’après ce que je comprends. Je n’insiste pas.
Dans le congel de Momo, je trouve plusieurs kilos de crevettes et de friture de petits poissons, des coquilles Saint-Jacques, du poulet, du poisson pané, pas un seul sachet de légumes, des frites à gogo, de la crème glacée et de la tarte aux pommes.
- Oh ! ben tu risque pas de manquer de frites !
- Sauf que maintenant j’ai plus de friteuse !
Elle rigole.
- T'as du gaspacho, tu veux que je t’en prépare un peu ?
- Nan, j’aime pas ça.
- …..
- Jette le, faut que j’fasse de la place, le livreur de surgelés passe mardi livrer ma commande.
- Mais des surgelés, y'en a plein Momo ! Pourquoi t’as passé une commande alors que c’est bourré à craquer ?
- Ben, c’est comme ça, il passe le mardi, tous les quinze jours.
J’ai subitement la sensation que question racket facile, Momo est entre de bonnes mains…
Je repense à l’assistance sociale qui lui fait la morale parce qu’elle claque ses sous au snack. Elle devrait plutôt venir jeter un coup d’oeil sur l’état de la maison après le passage de la ménagère de SOS Ménage où calmer l’ardeur du vendeur de SOS Produits surgelés. Momo se marre comme une baleine en m'écoutant râler.
Je sors des crevettes, des Saint-Jacques, du saumon fumé et je prépare un déjeuner que nous partageons en regardant la télé.
Je lui prépare du café pour sa journée.
- Ah ! ça fait longtemps que j’avais pas mangé comme ça un dimanche !
Et pour cause, le dimanche, la cantine est fermée.
- Tu veux pas me faire chauffer un petit morceau de tarte ?
Deux cafés et deux morceaux de tarte plus tard, je repars en la laissant seule devant sa télé.
Je ne sais pas vraiment pourquoi je me sens coupable, tandis que j’essuie sur mes joues les larmes rageuses  se mêlant à la pluie qui tombe toujours aussi fort.

02 novembre 2010

l'Amour en cage

Mon coeur s'est pris à tes épaules
Mon coeur s'est pris à tes yeux gris
Le soleil s'est éteint
Et la neige est tombée
J'ai eu froid sans mon coeur
Rends-le moi
Mon coeur tremblait dans tes mains calmes
Mon coeur tremblait contre le tien
Les oiseaux se sont tus
Et les fleurs ont pâli
J'ai si froid sans mon coeur, rends-le moi
Ne le mets pas dans une cage
Il va mourir comme l'amour
Laisse-moi courir les rues
Laisse-moi vivre au fil des jours
J'ai mis le bonheur à la porte
Et j'ai brisé tous ses anneaux
J'ai laissé les baisers
J'ai cassé les serments
Et j'enferme mon coeur avec moi
Demain, demain je serai seul
Dans le silence de ma vie
Me prendra le hasard
M'aimera qui voudra
Mais j'enferme mon coeur avec moi
Je serai libre dans ma cage
Je serai libre avec mon coeur
Et j'irai courir les rues
Les rues de rêve
Où vont mes amours

Boris Vian

30 octobre 2010


Le mouvement s'essouffle.
La reprise du travail est prévue dans les raffineries et les transports.
Encore une fois, la grève générale a failli avoir lieu.
J'espère un sursaut dans les semaines à venir, mais mon moral est en berne.
Re-traite, prolongement de la traite, ai-je lu quelque part hier.
Comment est-il possible qu'une majorité les français ne comprennent pas que c'est à cela qu'on veut les amener ?
Trop occupés à regarder TF1 devant leur écran plat ?


27 octobre 2010

Momo


Je vois Momo tous les jours. Le petit snack où je suis serveuse à mi-temps est son repaire du déjeuner. L'assistante sociale a beau la seriner avec ses recommandations d’économies,  rien n’y fait. Momo mange là tous les midis, c’est un peu sa maison et les patrons du snack sa famille.
- Elle se rend pas compte que c’est tout ce qui me reste comme plaisir dans la vie, c'te conne ! De toute façon, que je mange ici ou chez moi, à la fin du mois j'suis raide, alors hein qu'est-ce que ça change ? 
Sa voix rauque est rongée par les clopes qu’elle allume l’une derrière l’autre. Momo ne marche plus depuis douze ans. Un accident vasculaire cérébral qui l’a laissée hémiplégique. Elle s’emmerde sévère et zigzague dans sa momomobile à longueur de ses journées de solitude. Elle connaît tout le monde dans le village, certains la saluent, d'autres la klaxonnent quand elle roule au milieu de la rue rien que pour le plaisir de les faire ralentir !
- Eh, écrase-moi, tant qu' t'y es ! braille-t-elle invariablement aux voitures qui frôlent son fauteuil électrique.
Ca fait une bonne semaine que je suis en vacances, pour cause de travaux d’agrandissement qui n’en finissent pas. Ce matin, j’étais juste passée voir la tournure de la chose. Pas encore assez avancé pour que je retrousse mes manches ! Momo est venue aussi, voir le chantier de sa cantine. Je l’invite à boire un café en face. On ne se connait pas bien. Juste le temps des services, je la bichonne, et je la vanne pour la faire rigoler. Elle aime bien rigoler Momo. C’est pas le genre de femme qui supporte qu’on la plaigne. Elle fait aller, comme elle dit. 
Sirotant son petit noir, elle me raconte son boulot de monteuse pour une boite parisienne qui fabriquait les films publicitaires pour le cinoche. Et quand elle était caissière au PMU à Montmartre. Elle parle de son deuxième mari, qui a perdu tout leur argent dans d'invraisemblables magouilles. Et qui l’a quittée ensuite pour filer avec une jeunesse.
- Ah ! t’as eu deux maris toi aussi !
- Ouais. Mais moi, j’ai été vendue au premier par ma mère pour payer une dette. J’avais seize ans. Il va bientôt claquer, et tant mieux pour ma fille qui touchera le pactole, vu qu’il est plein aux as !
- Vendue ? Et il avait quel âge ce type ?
- Oh ! juste trente ans de plus que moi ! Le salaud !
- …
- Et c'est avec lui t’as eu ta fille ?
- C’est pas lui le père. On était mariés quand elle est née, alors elle porte son nom. Il a jamais fait d’enfant, lui, bien trop con !
Elle est intarissable Momo. Elle évoque son dernier compagnon, celui qui l‘a accompagnée dans sa maladie. La moitié mobile de son visage esquisse un tendre sourire. Sa voix s’adoucit tout à coup. 
- Il est mort y a quatre ans. Et maintenant j'suis seule. 
Avec juste une pension et sa petite retraite, elle galère. Sa fille habite Paris et ne s’occupe plus trop de sa mère handicapée et vieillissante. Une visite pendant l'été et encore. Je l'écoute raconter en se marrant sa solitude, son ras-le-bol parfois d’être bloquée dans ce trou, sans un rond en poche. L’électricité pas payée. Elle se débrouille comme elle peut. Elle a vendu ses derniers bijoux aujourd’hui. Un rachat d’or au poids.
- Le gars est venu les prendre, et il doit me dire aujourd’hui combien ça vaut. J’espère qu'y aura assez pour payer l’Edf.
- T’as filé tes bijoux à un mec que tu connais pas, comme ça ? T'es sûre que c’est pas une arnaque ?
- Mais non ! j’ai vu la pub à la télé.
- La pub à la télé ?
- Ben oui.
- ...
- Mais le prix de l'or au poids, il te l'a dit ?
- Ben non y savait pas, fallait qu'y voie ça.
- Et tes bijoux, tu sais combien ils pèsent ?
- Ben non, j'ai pas pensé à les peser, Ah, j'suis trop con !
- T'es pas vraiment méfiante, en tout cas.
- Bah! j'verrai bien. 
Tout à coup son accent parigot revient tandis qu’elle évoque à nouveau sa jeunesse à Paris. Paris, son rêve d'escapade. Elle veut y aller à Noël. C’est pour se payer le billet qu’elle a vendu ses bagues, et surtout sa pièce d’or à l’effigie du Général de Gaulle ! 
- Pasque que moi, le Général, c'était mon idole ! 
Elle espère que sa fille ne trouvera pas un prétexte pour ne pas la recevoir comme l'année dernière.
Au moment de la quitter,en me penchant pour l’embrasser, je suis happée par ses yeux bleus aux reflets dorés. Elle passe sa main dans ses cheveux blancs coupés au carré. Son  immobilité l'a empâtée, mais son visage est resté d’une saisissante beauté.


24 octobre 2010

No self control

Un récent billet d'Eric ( plus les commentaires) m'a ramenée à cet album live que je n'avais pas écouté depuis longtemps. Du coup je l'ai remonté sur le haut d'une pile de vieux CD. Plein de vieilleries que j'aime !
C'était bon de réécouter ça aujourd'hui !

Largage dominical #15

"Il y en a qui posent des bombes, d'autres des ultimatum. 
Nous, dans ce monde, on pose un piano."


Lu sur "Pianotrip".com


Bon dimanche.

23 octobre 2010

Notable et moron

J’accompagnais mes clients chez le notaire pour la signature d’une vente conclue il y a quelques mois. Ma présence, bien que non indispensable, me permettant de récupérer au passage le chèque correspondant à mes honoraires. Le notaire, choisi par le vendeur de la maison, ne m’est pas très sympathique. Je ne sais pas bien pourquoi. Lors de notre première rencontre, à la signature du compromis de vente, je le n’avais pas été franchement séduite par cet homme suffisant, faussement enjoué, et j’avais à peine souri à ses vannes à deux balles. Je n’aurais pas su à l’époque exprimer clairement ce qui me mettait mal à l’aise à son contact. Maintenant, je sais. Il se trouve que j’ai vendu la maison à un commissaire de police. Qui bosse pour la police des polices. C'est ce qu'il m'a dit. Il vient de divorcer, il veut acheter une maison. Je la trouve, la lui vend. Le processus habituel. Il est plutôt sympa. Un peu malheureux. Qu'il soit flic, je m’en calisse.
Or, hier soir, pendant la signature, le notaire, apparemment désireux de se faire bien voir de ce type qui, ça s'est confirmé, a sûrement le bras long,  balance tout à trac : " Moi, ce que j’admire chez vous les flics, c’est votre patience, parce que franchement, ces jours-si, faudrait vraiment aller péter la gueule à tous ces petits merdeux de 15 ans qui  cassent les vitrines !" Ben voyons !
Je fais comme si je n’avais pas entendu. Tu n’es pas là pour ça, me dis-je, alors que l’envie de lui river son clou me démange. Espérant qu’il va arrêter là, je regarde par la baie vitrée de son bureau grand standing, luttant contre les larmes de rage qui commencent à monter à mes yeux rivés sur le feuillage du jardin. Mais non, ça continue.
«  De toute façon, c’est les vieux qui posent problème. Il faudrait une bonne épidémie, ou une bonne canicule ! Dommage qu’on ait loupé la grippe A ! » Tout le monde s’esclaffe. Sauf moi. Je reste de marbre.
Mes mots ne sont pas sortis de ma bouche. Je les ai étouffés soigneusement. J’aurais voulu lui dire, à ce connard, ce que m’inspire sa suffisance de nanti. J’aurais voulu pouvoir lui balancer à la gueule que son statut de notable du village, son costume Hugo Boss et son gros 4/4 garé à l’entrée de l’étude ne font pas de lui l’être respectable qu’il pense être devenu.
Au moment où il me faisait remettre mon chèque par sa secrétaire, je lui ai adressé, à elle, le sourire qu’elle mérite sans doute pour avoir la patience de bosser sous les ordres de ce pitoyable pantin, même pas assez éduqué pour lui dire le "merci, Mademoiselle" que j’ai prononçé moi.
 Et, de toutes mes forces, de toute mon âme, j’ai plongé dans ses yeux à lui mon regard chargé de tout le mépris dont je peux être capable lorsque je me trouve en présence de morons dans son genre.
Celui là, je le raye définitivement de la liste de mes partenaires.

22 octobre 2010


Ce matin, en sortant de ma maison, j'ai vu le coin d'une enveloppe kraft qui dépassait de ma boîte aux lettres. Au dos de l'enveloppe, une adresse et un un coeur dessiné à l'encre noire ont fait battre un peu plus fort le mien.
Comment vous dire l'émotion ressentie à la lecture de la dédicace ? Comme si effectivement, j'avais été un peu présente à la mémorable rencontre du 9 octobre. Aujourd'hui, j'ai pu mesurer la sincérité de l'amitié, et je me suis sentie pour la toute première fois membre de cette belle tribu qui unit quelques personnes attentives les unes aux autres.
C'est un moment intense que vous m'avez offert, chères Sandra et Blue.
Je sais déjà que dans le prolongement de mes mains caressant ce livre, il y a le plaisir d'entrer dans l'univers de Sandra, entraperçu au fil de ses billets. Ce ton, cette drôlerie, ce verbe si clair et franc me séduisent tant que je me surprends à n'attendre plus que ce soir, lorsque la nuit tombée et les enfants endormis, je pourrai enfin me plonger dans " Les Corpuscules" jusqu'au bout de la nuit.
Je vous aime.


21 octobre 2010

Un nouveau jour

La lumière blême du matin m’éveille. L’automne offre à mes yeux à peine ouverts la valse ocre des feuilles mortes virevoltant dans le vent froid. Valser avec le temps qui reste. Joyeusement, rendre légères et pleines et rondes comme les joues de mes enfants les premières heures de ce jour et leur insuffler au réveil la joie d’exister. Qu’importent les nuits sans sommeil et les songes éveillés, puisque seul compte à présent le chemin à tracer dans le sillage de leurs sourires retrouvés.

18 octobre 2010

La chose, qui attendait, s'est alertée, elle a fondu sur moi, elle se coule en moi, j'en suis plein. - Ce n'est rien: la Chose, c'est moi. L'existence, libérée, dégagée, reflue sur moi. J'existe.
J'existe. C'est doux, si doux, si lent. Et léger: on dirait que ça tient en l'air tout seul. Ça remue. Ce sont des effleurements partout qui fondent et s'évanouissent. Tout doux, tout doux. Il y a de l'eau mousseuse dans ma bouche. Je l'avale, elle glisse dans ma gorge, elle me caresse - et la voila qui renaît dans ma bouche, j'ai dans la bouche à perpétuité une petite mare d'eau blanchâtre - discrète - qui frôle ma langue. Et cette mare, c'est encore moi. Et la langue. Et la gorge, c'est moi.
Je vois ma main, qui s'épanouit sur la table. Elle vit - c'est moi. Elle s'ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l'air d'une bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m'amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes d'un crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort: les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles - la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s'étale à plat ventre, elle m'offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant - on dirait un poisson, s'il n'y avait pas les poils roux à la naissance des phalanges. Je sens ma main. C'est moi, ces deux bêtes qui s'agitent au bout de mes bras. Ma main gratte une de ses pattes, avec l'ongle d'une autre patte; je sens son poids sur la table qui n'est pas moi. C'est long, long, cette impression de poids, ça ne passe pas. Il n'y a pas de raison pour que ça passe. A la longue, c'est intolérable... Je retire ma main, je la mets dans ma poche. Mais je sens tout de suite, à travers l'étoffe, la chaleur de ma cuisse. Aussitôt, je fais sauter ma main de ma poche; je la laisse pendre contre le dossier de la chaise. Maintenant, je sens son poids au bout de mon bras. Elle tire un peu, à peine, mollement, moelleusement, elle existe. Je n'insiste pas: ou que je la mette, elle continuera d'exister et je continuerai de sentir qu'elle existe; je ne peux pas la supprimer, ni supprimer le reste de mon corps, la chaleur humide qui salit ma chemise, ni toute cette graisse chaude qui tourne paresseusement comme si on la remuait à la cuiller, ni toutes les sensations qui se promènent là-dedans, qui vont et viennent, remontent de mon flanc à mon aisselle ou bien qui végètent doucement, du matin jusqu'au soir, dans leur coin habituel.
Je me lève en sursaut: si seulement je pouvais m'arrêter de penser, ça irait déjà mieux. Les pensées, c'est ce qu'il y a de plus fade. Plus fade encore que de la chair. Ça s'étire à n'en plus finir et ça laisse un drôle de goût. Et puis il y a les mots, au-dedans des pensées, les mots inachevés, les ébauches de phrases qui reviennent tout le temps: "Il faut que je fini... J'ex... Mort... M. de Roll est mort... Je ne suis pas... J'ex..." Ça va, ça va... et ça ne finit jamais. C'est pis que le reste parce que je me sens responsable et complice. Par exemple, cette espèce de rumination douloureuse:
j'existe, c'est moi qui l'entretiens. Moi. Le corps, ça vit tout seul, une fois que ça a commencé. Mais la pensée, c'est moi qui la continue, qui la déroule. J'existe. Je pense que j'existe. Oh! le long serpentin, ce sentiment d'exister - et je le déroule, tout doucement... Si je pouvais m'empêcher de penser! J'essaie, je réussis : il me semble que ma tête s'emplit de fumée... et voila que ça recommence:
"Fumée... ne pas penser... Je ne veux pas penser... Je pense que je ne veux pas penser. Il ne faut pas que je pense que je ne veux pas penser. Parce que c'est encore une pensée."
On n'en finira donc jamais?
Ma pensée, c'est moi: voilà pourquoi je ne peux pas m'arrêter. J'existe par ce que je pense... et je ne peux pas m'empêcher de penser. En ce moment même - c'est affreux - si j'existe, c'est parce que j'ai horreur d'exister. C'est moi, c'est moi qui me tire du néant auquel j'aspire: la haine, le dégoût d'exister, ce sont autant de manières de me faire exister, de m'enfoncer dans l'existence. Les pensées naissent par derrière moi comme un vertige, je les sens naître derrière ma tête... si je cède, elles vont venir la devant, entre mes yeux - et je cède toujours, la pensée grossit, grossit, et la voilà, l'immense, qui me remplit tout entier et renouvelle mon existence. (...)
Je suis, j'existe, je pense donc je suis; je suis parce que je pense, pourquoi est-ce que je pense? je ne veux plus penser, je suis parce que je pense que je ne veux pas être, je pense que je... parce que... pouah!


Jean-Paul Sartre 
La Nausée