25 avril 2011

Morceaux choisis # 1

Dans la cabane à charbon, il la trouva, sa mère, assise dans les ténèbres, assise dans un coin sur une planche à mortier. Il sursauta en la voyant, il faisait si noir, et son visage était si blanc, pétrifié de froid, assise en robe légère, les yeux rivés sur son visage à lui, sans un mot, telle une morte, sa mère figée dans un coin. Elle était loin du petit tas de charbon et de la remise où Bandini rangeait ses outils de maçon, son ciment et ses sacs de chaux. Il se frotta les yeux pour dissiper la lumière aveuglante de la neige, le seau à charbon tomba près de lui et il plissa les paupières tandis que la silhouette de sa mère se dessinait de plus en plus clairement, sa mère assise sur une planche à mortier dans les ténèbres de la cabane à charbon. Etait-elle folle ? Et que tenait-elle donc à la main ?
"Maman ! s'écria-t-il avec une nuance de reproche. Qu'est-ce que tu fais ici ?"
Pas de réponse, mais sa main s'ouvrit et il vit ce qu'elle tenait : une  truelle de maçon, celle de son père. Le vacarme de la révolte envahit son corps et son esprit. Sa mère dans les ténèbres de la cabane à charbon avec la truelle de son père. C'était faire intrusion dans l'intimité d'une scène qui n'appartenait qu'à lui. Sa mère n'avait aucun droit de se trouver ici. C'était comme si elle l'avait découvert, lui, ici, commettant un péché enfantin en ce lieu où il se réfugiait si souvent; mais elle était là, tenant la truelle de son père. Pourquoi se comportait-elle ainsi  ? Pourquoi devait-elle sans cesse se souvenir de lui, brasser ses vêtements, toucher sa chaise ? Oh, Arturo l'avait vue faire plusieurs fois, contempler la place vide de Bandini à table, par exemple : et maintenant cela, sa mère tenant la truelle de Bandini dans la cave à charbon, gelée jusqu'aux os et insensible comme une morte.Dans sa colère, il donna un coup de pied dans le seau à charbon et se mit à pleurer.
"Maman ! s'écria-t-il pour la réveiller. Quae fais-tu ? Pourquoi estes-t ici ? Tu vas mourir de froid, maman !  Tu vas geler !"
Elle se leva et vacilla vers la porte en tendant devant elle ses mains livides, le visage parcheminé par le froid, exsangue ; elle passa devant lui et sortit sous le ciel sombre du soir. Il ignorait combien de temps elle avait passé là, peut-être une heure, peut-être plus, mais il savait qu'elle devait être à moitié morte de froid. Elle marchait dans un état second, regardant autour d'elle comme si elle découvrait cet endroit pour la première fois.


John Fante
Bandini

3 commentaires:

anne des ocreries a dit…

Joh, Fante. Une sacrée voix, ce gars, une sacrée force d'écrire.

manouche a dit…

poignante description du désespoir.

almanachronique a dit…

Oh oui!
Mais y m'file le blues ...:o))