09 juin 2010

La lumière est comme l'eau

Pour Noël, les enfants redemandèrent un bateau à rames.
"D'accord, dit le père, on l'achètera en rentrant à Cartagena."
Totó, qui avait neuf ans, et Joel, sept ens, étaient plus têtus que ne le croyaient leurs parents.
"Non, s'écrièrent-ils en choeur. On le veut ici et tout de suite.
- Pour commencer, répondit la mère, ici la seule eau navigable est celle de la douche."
Les parents avaient raison. A Cartagena de Indias, ils possédaient une maison avec un jardin, une digue qui s'enfonçait dans les eaux de la baie et un abri pour deux grands yachts. En revanche, à Madrid, ils vivaient les uns sur les autres au cinquième étage du numéro 47 du paseo de la Castellana. Mais au bout du compte ni l'un ni l'autre n'eurent le coeur de le leur refuser car ils leur avaient promis un bateau avec des rames, un sextant et une boussole s'ils étaient les premiers de la classe, et ils l'avaient été. De sorte que le père acheta le tout sans rien dire à son épouse qui, des deux, se montrait la plus réticente à payer les dettes de jeu. C'était un magnifique bateau en aluminium avec un filet doré qui marquait la ligne de flottaison.
"Le bateau est dans le garage, avoua le père pendant le déjeuner. Le problème c'est qu'il n'entre pas dans l'ascenseur, qu'il ne passe pas dans l'escalier, et que dans le garage il n'y a plus de place."
Mais le samedi après-midi, les enfants invitèrent des camarades pour qu'ils les aident à monter le bateau par l'escalier et ils parvinrent à le porter jusque dans la chambre de service.
"Bravo, leur dit le père. Et maintenant ?
- Maintenant rien, répondirent les enfants. On voulait juste avoir le bateau dans la chambre, et c'est fait."
Le mercredi soir, comme tous les mercredis, les parents allèrent au cinéma. Les enfants, maîtres et seigneurs des lieux, fermèrent portes et fenêtres et brisèrent l'ampoule allumée d'une des lampes du salon. Un torrent de lumière dorée et fraîche comme de l'eau s'en échappa, et ils la laisserent s'écouler jusqu'à ce qu'elle atteigne une hauteur de vingt cinq centimètres. Alors ils coupèrent le courant, allèrent chercher le bateau, et naviguerent, ravis, entre les îles de la maison.
Cette fabuleuse aventure fut le résultat d'une de mes imprudences un jour que je participais à un séminaire sur la poésie des ustensiles ménagers. Totó m'avait demandé comment on pouvait faire surgir la lumière en appuyant sur un simple bouton et je n'eus pas le courage de réfléchir deux fois à la réponse.
"La lumiere, c'est comme l'eau, lui répondis-je: on ouvre le robinet et elle sort."
De sorte qu'ils poursuivirent leur navigation tous les mercredis soir, apprirent à se servir du sextant et de la boussole, et lorsque leurs parents rentraient du cinéma, ils les trouvaient endormis comme deux angelots terrestres. Quelques mois plus tard, désireux d' en avoir plus, ils demandèrent un équipement complet de plongée sous-marine, avec masques, palmes, bouteilles et fusils à air comprimé.
"C'est déja stupide d'avoir un bateau à rames dans la charnbre de service et qui ne sert à rien, dit le père. Mais ce le serait encore plus d'avoir des équipements de plongée.
- Et si on a le prix d' excellence? dit Joel .
- Non, dit la mère, effrayée. C'est fîni."
Le père lui reprocha son intransigeance.
"Ces enfants ne font pas le moindre effort pour faire cequ'ils doivent faire, dit la mère, mais pour un caprice ils sont capables de décrocher la lune."
A la fin, les parents ne répondirent ni oui ni non. Mais Toto et Joel, qui les deux années précédentes avaient été les derniers de la classe, remportèrent au mois de juillet le prix d'excellence et reçurent les félicitations du directeur. L'apres-midi, sans qu'ils aient eu à les redemander, ils trouvèrent dans leur chambre les équipements de plongée dans leur emballage d'origine. De sorte que le mercredi suivant, tandis que leurs parents voyaient Le Dernier Tango a Paris,ils remplirent l'appartement à hauteur de deux brasses plongèrent comme de doux requins sous les meubles et les lits, et remontèrent du fond de la lumière les objets qui, depuis desannées, étaient perdus dans le noir.
Le jour des prix, les deux frères furent acclamés comme un exemple pour l'école et on leur remit leurs diplômes. Cette fois ils n'exigèrent rien parce que les parents ne leur avaient pas demandé ce qutils désiraient. Ils furent si raisonnables qu'ils se contentèrent d'une fête à la maison pour faire plaisir à leurs camarades d'école.
Le père, une fois seul avec sa femme, se montra ravi.
" C'est une preuve de maturité, dit-il.
- Le ciel t'entende", répondit la mère.
Le mercredi suivant, pendant que les parents voyaient La Bataille d'Alger, les passants qui se trouvaient sur le paseo de la Castellana aperçurent un flot de lumière tombant d'un vieil immeuble dissimulé derrière les arbres. Elle sortait par les balcons et se répandait en cascade sur la façade avant de s'écouler sur la grande avenue en un torrent doré qui illuminait la ville jusqu'a la sierra de Guadarrama.
Appelés d'urgence, les pompiers forcèrent la porte du cinquième étage et trouvèrent l'appartement inondé de lumière jusqu'au plafond. Le canapé et les fauteuils tapissés de peau de léopard flottaient dans le salon à différentes hauteurs, parmi les bouteilles du bar, le piano à queue et son châle andalou qui voletait comme une grande raie couleur d'or. Les ustensiles ménagers, dans la plénitude de leur poésie, volaient de leurs propres ailes dans le ciel de la cuisine. Les instruments de la fanfare rnilitaire, que les enfants utilisaient pour danser, flottaient à la dérive parmi les poissons multicolores échappés de l'aquarium, seules créatures vivantes et heureuses dans le vaste marécage éclaboussé de lumière.
Dans la salle de bains flottaient les brosses à dents de toute la famille, les préservatifs du père, les pots de crème et le dentier de rechange de la mère, et le téléviseur de la chambre donnait de la bande avec, sur l'écran, la dernière image du film de minuit interdit aux enfants.
A l'extrémité du couloir, flottant entre deux eaux, Totó, assis à la poupe du bateau, agrippé aux rames, son masque sur le visage, avait guetté le phare du port aussi longtemps que l'oxygène des bouteilles le lui avait permis, et Joel flottait à la proue cherchant l'étoile polaire à l'aide du sextant, et leurs trente-sept camarades flottaient dans toute la maison, immortalisés à l'instant précis ou ils urinaient sur les géraniums de la jardinière, où ils chantaient l'hymne de leur école dont ils avaient changé les paroles pour mieux se moquer du directeur, où ils buvaient en catimini un verre de brandy de la bouteille du père. Car ils avaient ouvert tant de lumières à la fois que la maison en avait été inondée et que toute la classe de quatrième de l'école élémentaire de Saint-Julien-l'Hospitalier s'était noyée au numéro 47 du paseo de la Castellana. En Espagne, à Madrid, une ville ancestrale aux étés torrides et aux vents glacials, sans mer ni fleuve, et dont les aborigènes terriens n'avaient jamais maîtrisé l'art de naviguer dans la lumière.


Douze contes vagabonds - Gabriel García Márquez, nouvelle écrite en Décembre 1978

4 commentaires:

anne des ocreries a dit…

Wow ! ça c'est de la nouvelle !! Merci, Framboise !

piedssurterre a dit…

Contente que ça te plaise. J'aime beaucoup les joyeux délires de Garcia Marquez. C'est toujours, comment dire, allumé ? :-)

É. a dit…

Belle traduction. Ça chante ! Elle est de qui ?

piedssurterre a dit…

@É, je n'ai pas trouvé de mention du traducteur de ce texte quand je l'ai lu sur le Web.
Après quelques recherches, il semble que ce soit Annie Morvan la traductrice des douze contes vagabonds, publiés chez Grasset.