16 avril 2010

M'sieur Botella

C’est un gars qui à vue de pif a attrapé la soixante-dizaine, M’sieur Botella. Il m’a vue arriver, avec ma petite sacoche et mon appareil photo. J’ai regardé un peu autour avant de sonner et de reculer d’un pas, comme on m’a expliqué  lors de la journée de formation aux techniques de prise de contact avec les clients. Toujours reculer d’un pas après avoir sonné. Et sortir ton plus beau sourire. Laisser le temps à celui ou à celle qui t’ouvre la porte de bien te regarder des pieds à la tête. J'ai souri à M’sieur Botella. Il m’a regardée de son regard bleu délavé et il m’a demandé si j’étais la dame de l’agence avant que j’aie eu le temps d’ouvrir la bouche. Il m’a fait remarquer que j’étais bien à l’heure, et il m’a fait entrer dans la petite maison. Le papier peint est presque le même que celui qui habillait le vestibule de l’appartement de mes parents. Des fleurs un peu fanées et un vilain lustre qui pendouille au plafond.
M’sieur Botella, il vend la maison de sa mère. C’est une pas très charmante maison. Pas charmante du tout même. Mais M’sieur Botella, il n’a pas le choix. Depuis que son papa s’est envolé , elle file un mauvais coton, sa petite maman si belle sur la photo qu’il me montre, posée sur le bord de la télé éteinte. Elle ne peut plus s’occuper d’elle-même. Alors elle est partie vivre dans une maison de retraite médicalisée. Et ça coûte très cher, alors il faut bien vendre la maison, pour payer les 2000 euros qu’il doit sortir chaque mois pour que d’autres gens que lui s’occupent de sa vieille mère, qui a besoin à présent d’une assistance médicale 24 heures sur 24.
Il s’est installé un petit lit de camp dans le salon. Il n’arrive pas à aller dormir ni dans la chambre de son papa, ni dans celle de sa maman. Il ne vit pas ici. Il vient seulement de temps en temps pour les visites. Les visites des agences. Parce que personne d’autre que les agences ne vient jamais visiter la petite maison.
Je sais que je ne parviendrai jamais à lui a vendre au prix qu’il en veut , la maison de la maman de M’sieur Botella. Mais je sais aussi et déjà que jamais il n’acceptera d’entendre la vérité. C’est ça qu’est un peu dur dans ce métier. C’est que toujours, les gens qui vendent leur maison, ils croient que tout le monde va la trouver super alors qu’elle est pas super du tout. Elle est juste coincée dans le fond d’une impasse, presque collée à la route qui mène au grand giratoire de la zone industrielle. Mais ça, M'sieur Botella, il ne le voit pas. Il me dit que son père a acheté ce petit bout de lotissement il y a 25 ans et qu'il a mis 4 ans à construire tout seul sa maison. On commence la visite. Une cuisine toute sombre avec du papier peint qui ressemble à du carrelage jusqu’au plafond. Deux chambres vides et froides et blanches un lit un placard. Une salle de bains, des toilettes. Et puis retour dans la salle à manger salon où il a posé son petit lit. Voilà, c’est fini. Non, c’est pas fini. Il faut qu’on visite le sous-sol. Ben oui, le sous-sol, c’est important ça le sous-sol. Dès fois qu’il y aurait une possibilité d’envisager de faire quelque chose pour la rendre un peu plus grande un jour, la petite maison de M’sieur Botella. On arrive dans le garage, et je remarque les rondeaux de bois aux nervures brillantes qui sèchent accrochés sur une corde à linge. Je m’approche et M’sieur Botella, tout à coup il me dit : Ah ça, c’est mes sculptures. Et moi : Ah bon, vous sculptez, vous me faites voir ? M’sieur Botella me sourit et sort de sous un drap blanc posé sur le banc au fond du garage « sa Vénus ».
Sa Vénus, il m'explique que c’est un long bois flotté comme ceux qu’on trouve sur les plages, usés par la mer et échoués sur le sable. Il l’a ramassé, et puis il l’a poncé. Et il a eu la vision d'une femme alanguie. Il a recouvert le bois d’une couche de peinture noire brillante. Et puis lui est venue l’idée de lui fabriquer un socle pour la poser dessus. Alors il est retourné sur la plage et il a ramassé un autre grand bois flotté. Il l’a poncé. Et recouvert d’une couche de peinture rouge. Parce que le rouge et le noir, ce sont ses couleurs préférées à M’sieur Botella. Ses mains caressent sa Vénus et il est si content qu'il commence à parler. Il n'arrive pas à s'arrêter.

(la suite dès que ça me vient)

2 commentaires:

anne des ocreries a dit…

Bin j'espère que ça va te venir vite pasque ça tient drôlement en haleine ! J'aime bien, moi.....

gaétan a dit…

Ha non pas un... à suivre! ;-)