17 avril 2010

M'sieur Botella (la suite)

Me voilà dans un sous-sol que je suis censée mesurer, à écouter un type que je ne connais pas me parler de sa Vénus, de sa sensualité. J’ai beau chercher, je ne vois pas vraiment la croupe enchanteresse ni tout ça, les courbes les rondeurs féminines qu’il imagine dans ce morceau de bois. L’espace d’un instant, je me demande s’il est pas un peu frappé, avec ses histoires. Mais non, il est content, il se laisse aller. Il dit que les gens ne les voient pas comme lui, ses sculptures. Je dis que c’est pas grave si les gens ne comprennent pas.  Dans un coin, il a posé quelques rondins de bois et des racines de vigne qu'il a commencé à découper à la tronçonneuse, il délire sur les formes qui lui apparaissent, il sait pas encore bien ce qui va en sortir. D'autres Vénus ? Je sais pas, je n'y vois que des bouts de bois. Il me raconte qu’il vit sur le bateau de 12 mètres qu’il a acheté avec ses économies quand sa femme l’a quitté. Parce qu’il adorait les enfants et qu’elle non. Et que ça a brisé leur couple parce qu’il a un peu dévié.« Vous comprenez ? Mais j’ai jamais fait de mal à personne. C’est juste que c’est la vie ». La vie oui, la vie. Maintenant, il profite, il navigue sur son bateau et de temps en temps il revient ici faire ses sculptures dans le garage. Il me demande quel âge j’ai. Il dit d'un air surpris que je fais pas du tout mon âge. Je dis c’est gentil et je me dirige discrètement vers la sortie, un peu embarrassée. Je lui demande s’il a retrouvé une amie. Oui, mais elle a le mal de mer. Ah! Dommage.
Il raconte encore un peu. Il a deux filles nées de deux mariages. Donc deux divorces. C’était pas très bien vu de divorcer à l’époque. Oui, Oui, j’imagine. J’ai vu tout ce qu’il fallait voir de la petite maison de M’sieur Botella. Je me demande comment je vais m'y prendre pour lui dire qu’il faut baisser le prix. Rien à faire, je me défile. il y a quelque chose dans ses yeux qui me dit que je vais le heurter si je lui dis ça. Je sais que je ne fais pas mon boulot en lui disant pas le bon chiffre. Que dans quelques semaines il pensera que je ne fous rien et que j’amène personne. Tant pis. Je commence à remplir le mandat. Il faut que je lui demande les documents officiels. Ils sont là, sur la table. Ça le secoue.  Il n’y a pas très longtemps que le papa est mort. Ah ! son papa, c’est quelque chose. Un homme extraordinaire il me dit. Qui a tout appris tout seul. Un mécanicien débrouillard comme pas deux. Des moteurs démontés en entier. Et remontés comme par magie. Son regard est mouillé, encore plus délavé qu’à mon arrivée. C’est reparti.
C’est qu’il écrit aussi M’sieur Botella. Ses mémoires. Son enfance en Algérie. Puis le départ au Maroc. C’est un déraciné. Il me raconte le village, l’église, les hauts plateaux du sud, les fêtes chez les voisins. Il a retrouvé le blason de la famille Botella. Et les photos. Les photos comme celles de mes parents dans la boite à chaussures. Celles qu’on ne revoit que lors les enterrements, quand on se retrouve dans la maison vide, au milieu des souvenirs de toute une vie. Et qu’on s’en retourne en moins de deux dans son enfance. Je crois bien que c’est l’effet que ça lui fait de me parler de ça, à M’sieur Botella. Comme si on sortait du cimetière. Comme si j’étais une cousine éloignée. J’essaie de me concentrer pour remplir mon mandat pendant qu’il me raconte. La famille venue d’Espagne, l’autre moitié du nord, le jeune frère mort enterré là-bas, les dix enfants du côté paternel, les onze chez Maman. Il est l’un des derniers. C’est pour ça qu’il écrit. Pas vraiment pour la mémoire, mais pour retrouver son enfance, parce que là-bas, il veut pas y remettre les pieds. Trop peur d’avoir mal, de ne plus rien retrouver. Il me raconte encore un peu l’alfa, les balles transportées à dos de chameau pour fabriquer la pâte à papier. Il parle de la la guerre. Il dit que de ça, il n'en parlera pas dans son bouquin édité à compte d'auteur. Parce que son Algérie à lui, elle s'arrête à ses 20 ans, quand il a du la quitter avec sa famille. J’ai pas de montre, mais je sens que ça fait un sacré bout de temps que je suis là. Je comprends bien que ça fait assez longtemps qu’il a pas trouvé quelqu’un qui l’écoute, mais quand même là, faut que j’y aille. Je lui demande de copier les photos de la maison sur ma clé USB. Je suis déprimée rien qu’à l’idée de les publier. Je tente un dernier « Vous savez, le marché est pas mal à la baisse, si ça coince sur le prix, on fait quoi ? » Il hausse les épaules et répond « On verra ». Oui, on verra. 


Merci à Anne de m'avoir donné l'idée de fouiller les morceaux de mon quotidien.
Et merci à Monsieur Bouchard  qui m'a donné envie d'oser l'écrire.

2 commentaires:

anne des ocreries a dit…

De rien, Framboise ! contente de servir à kêkchose ! et heureusement que tu t'es laissée aller, pasque c'est un régal !

shaton a dit…

Vous avez bien raison toutes les deux, l'une d'avoir encouragé et l'autre de l'avoir fait !