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15 juillet 2011

Sur l'Amour

Alors Almitra dit : "Parle-nous de l'Amour."
Puis il leva la tête et posa le regard sur le peuple, et le silence régna. Et avec sa formidable voix il dit :
"Quand l'Amour vous fait signe, suivez-le,
Bien que ses chemins soient escarpés et sinueux.
Et quand ses ailes vous étreignent, épanchez-vous en lui,
En dépit de l'épée cachée dans son plumage qui pourrait vous blesser.
Et quand il vous parle, croyez en lui,
Même si sa voix fracasse vos rêves, comme le vent du nord saccage les jardins.
Car comme l'amour vous coiffe d'une couronne, il peut aussi vous clouer sur une croix.
Et de même qu'il vous invite à croître, il vous incite à vous ébrancher.
Autant il s'élève au plus haut de vous-même et caresse les plus tendres de vos branches qui frémissent dans le soleil, 
Autant cherche-t-il à s'enfoncer au plus profond de vos racines et à les ébranler dans leurs attaches à la terre.
Pareilles à des brassées de blé il vous ramasse et vous enlace.
Il vous bat au fléau pour vous mettre à nu.
Il vous passe au tamis pour vous libérer de votre balle.
Il vous moud jusqu'à la blancheur.
Il vous pétrit au point de vous assouplir ;
Et puis il vous livre à son feu vénéré, afin que vous deveniez pain sacré pour le saint festin de Dieu.
Voilà tout ce que l'amour fera en vous afin que vous puissiez déceler les secrets de votre coeur, et devenir ainsi un fragment du coeur de la Vie.
Mais si dans votre crainte vous ne recherchiez que la paix et le plaisir de l'amour,
Alors il serait préférable pour vous de couvrir votre nudité, de quitter l'aire de battage de l'amour,
Et de vous retirer vers un monde sans saisons,
Où vous pourrez rire sans laisser jaillir tous les éclats de votre rire,
Où vous pourrez pleurer sans jamais libérer toute l'amertume de vos larmes.
L'amour ne donne rien que lui-même et ne prend rien que de lui-même.
L'amour ne peut posséder et ne peut être possédé 
Car l'amour suffit à l'amour.
Quand vous aimez, ne dites pas : "Dieu est en mon coeur", mais plutôt : "Je suis dans le coeur de Dieu".
Et ne croyez pas que vous pouvez diriger le cours de l'amour, car si l'amour vous trouve digne, lui-même guidera votre coeur.
L'amour n'a point d'autre désir que de s'accomplir.
Mais si vous aimez et devez éprouver des désirs, que ceux-ci soient les vôtres :
Fondre en un ruisseau qui chante sa mélodie à la nuit.
Connaître la douleur d'un flot de tendresse.
Etre blessé par votre propre perception de l'amour ;
Et laisser couler votre sang volontairement et joyeusement.
Vous réveiller à l'aube avec un coeur ailé et rendre grâce à Dieu pour cette nouvelle journée d'amour ;
Vous reposer à midi et méditer sur l'extase de l'amour ;
Regagner votre foyer au crépuscule en remerciant le ciel ;
Puis vous endormir avec une prière pour l'être aimé en votre coeur et un chant de louanges sur vos lèvres."

KHALIL GIBRAN
"Le Prophète"

22 décembre 2010

Le dernier homme

Et Zarathoustra parla au peuple en ces termes : « Il est temps que l'homme se fixe un but. Il est temps que l'homme plante le germe de son espérance suprême.Son sol est encore assez riche pour cela.
Mais ce sol, un jour, devenu pauvre et débile, ne pourra plus donner naissance à un grand arbre. Hélas! le temps approche où l'Homme ne lancera plus par-delà l'humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris de vibrer.
Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante.
Je vous le dis, vous avez encore du chaos en vous.
Hélas ! Le temps vient où l'homme deviendra incapable d'enfanter une étoile dansante. Hélas !ce qui vient, c'est l'époque de l'homme méprisable entre tous, qui ne saura même plus se mépriser lui-même.
Voici, je vais vous montrer le Dernier Homme: « Qu'est-ce qu'aimer? Qu'est-ce que créer? Qu'est-ce que désirer? Qu'est-ce qu'une étoile? »
Ainsi parlera le Dernier Homme, en clignant de l'œil.
La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose.
Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron ; le Dernier Homme est celui qui vivra le plus longtemps.
« Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes en clignant de l'œil.
Ils auront abandonné les contrées où la vie est dure, car on a besoin de la chaleur.
On aimera encore son prochain et l'on se frottera contre lui, car il faut de la chaleur.
La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n'a qu'à prendre garde où l'on marche !
Insensé qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes !
Un peu de poison de temps à autre, cela donne des rêves agréables ; beaucoup de poison pour finir, afin d'avoir une mort agréable.
On travaillera encore, car le travail distrait.
Mais on aura soin à ce que cette distraction ne devienne jamais fatigante.
On ne deviendra plus ni riche ni pauvre, c'est trop pénible.
Qui voudra encore gouverner?
Qui donc voudra obéir ?
L'un et l'autre trop pénibles.
Pas de berger et un seul troupeau !
Tous voudront la même chose pour tous, seront égaux ; quiconque sera d'un sentiment différent entrera volontairement à l'asile des fous.
"Jadis tout le monde était fou", diront les plus malins, en clignant de l'œil.
On sera malin, on saura tout ce qui s'est passé jadis ; ainsi l'on aura de quoi se gausser sans fin.
On se chamaillera encore, mais on se réconciliera bien vite, de peur de se gâter la digestion.
On aura son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit ; mais on révérera la santé.
"Nous avons inventé le bonheur", diront les Derniers Hommes, en clignant de l'œil".
Ici prit fin le premier discours de Zarathoustra qu'on appelle aussi le prologue : car à ce moment les cris et l'hilarité de la foule l'interrompirent.
"Donne-nous ce Dernier Homme, ô Zarathoustra, criaient-ils ; fais de nous ces Derniers Hommes ! Et garde pour toi ton Surhumain !"
Et tout le peuple exultait et faisait entendre des clappements de langue.
Mais Zarathoustra en fut affligé et se dit en son cœur: "Ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles".

Le "dernier homme"

Friedrich Nietzsche

"Ainsi parlait Zarathoustra" (prologue, §5)

Manifeste

On m'a dit : "Fais des chansons comme-ci" On m'a dit : "Fais des chansons comme-ça" Mais que surtout ça ne pa...