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28 novembre 2017

Comme un écho...

« Et nous pourrions avoir quelques cochons. J'pourrais construire un fumoir comme celui qu'avait grand-père, et, quand on tuerait le cochon, on pourrait fumer le lard et le jambon, et faire du boudin et un tas d'autres choses. Et quand le saumon remonterait la rivière, on pourrait en attraper un cent et les saler et les fumer. On pourrait en manger au premier déjeuner. Y a rien de meilleur que le saumon fumé. À la saison des fruits, on pourrait faire des conserves... les tomates, c'est facile à mettre en conserves. Tous les dimanches, on tuerait un poulet ou un lapin. Peut-être bien qu'on aurait une vache ou une chèvre, et de la crème si épaisse qu'il faudrait la couper au couteau et la prendre avec une cuillère. »
« Oui, on aurait une petite maison et une chambre pour nous autres. Un petit poêle en fonte tout rond, et, l'hiver, on y entretiendrait le feu. Y aurait pas assez de terre pour qu'on soit obligé de travailler trop fort. Six ou sept heures par jour, peut-être bien. On aurait pas à charger de l'orge onze heures par jour. Et, quand on planterait une récolte, on serait là pour la récolter. On verrait le résultats de nos plantations.
- Et les lapins, dit Lennie ardemment. Et c'est moi qui les soignerais. Dis-moi comment que je ferais, George ?
- Bien sûr, t'irais dans le champ de luzerne avec un sac. Tu remplirais le sac et tu l'apporterais dans les cages aux lapins.
- Et ils brouteraient, ils brouteraient, dit Lennie, comme ils font, tu sais. J'les ai vus. »

Des souris et des hommes, John Steinbeck.

04 avril 2016

Fluidité


Ainsi lundi passa, puis mardi, mercredi, jeudi même. Sur les deux habitants de la chambre pesait comme un linceul fait de silence et d’actions coutumières : manger, parler, rester immobile sur le sofa. Flush se tournant et se retournant au cours d’un sommeil agité rêvait qu’ils étaient couchés côte à côte sous les fougères et les feuillages d’une vaste forêt. Tout à coup, les feuillages s’écartèrent, et il s’éveilla. Il Faisait sombre. Flush vit pourtant Wilson entrer dans la chambre à pas de loup, prendre le sac sous le lit et l’emporter silencieusement. C’était la nuit du vendredi 18 septembre. Tout le samedi matin il garda l’immobilité des êtres qui savent qu’à chaque instant un mouchoir peut tomber, un sifflement léger venir à leurs oreilles pour donner le signal de vie ou de mort. Il regarda s’habiller Miss Barrett. A quatre heures moins le quart la porte s’ouvrit ; Wilson entra. Alors le signal fut donné - Miss Barrett prit Flush dans ses bras. Elle se leva et marcha vers la porte. Un instant, tous deux immobiles, firent des yeux le tour de la chambre. Le sofa - le fauteuil de Mr Browning - les bustes - les tables. Le soleil filtrait à travers les feuilles de lierre, et le store, où des paysans marchaient, très doucement, oscillait dans la brise. Tout était à l’ordinaire. Tout semblait espérer de l’avenir un million d’oscillations semblables ; et cependant, pour Miss Barrett, pour Flush, c’était bien la dernière. Sans le moindre bruit Miss Barrett referma la porte.
Sans le moindre bruit, ils s’en furent, descendant l’escalier, traversant le salon, la salle à manger, la bibliothèque. Toutes les pièces étaient à l’ordinaire avec leur air, leur parfum familier; toutes paisibles, elles semblaient s’être endormies par ce tiède après-midi de septembre. Sur le paillasson du hall, Catiline dormait aussi. Les fugitifs atteignirent la grande porte ; sans le moindre bruit la poignée tourna. Un cab attendait dans la rue.
« Hodgson », dit Miss Barrett. Elle prononça le mot dans un souffle. Assis sur ses genoux, Flush ne fit plus un mouvement. Pour rien au monde il n’eût brisé un si formidable silence.

Virginia Woolf
Flush

02 février 2013

Miam !

Ce matin de juin, j’écris dans un transat au fond du jardin anglais que le soleil levant caresse voluptueusement pour en essuyer la rosée. À portée de main, sur un guéridon de paille tressée, le thé aux herbes tiédit à la brise. Le bouvreuil effronté, qui m’espionnait hier déjà, sautille et pirouette à trois pas en stridulant des joliesses absconses dont j’appréhende cependant qu’elles veuillent dire :
" Tire-toi de là bonhomme, que je finisse les miettes de ton croissant qui sont tombées dans l’herbe."
Eh bon, comme l’oiseau, j’ai la plume frivole et baladeuse et tendance à papillonner autour du sujet sans m’y soumettre, voire même à m’en écarter carrément. Ce qui est pénible, avec les livres, je veux dire quand on les écrit, c’est qu’on est plus ou moins poussé à s’en tenir au sujet qu’on prétend traiter. Il faut savoir que cette contrainte est parfois très pénible quand elle s’abat sur un auteur velléitaire par nature, incohérent par goût, et facilement déconnectable par l’imprévu, en l’occurrence ce petit pédé de bouvreuil qui fait rien que frétiller de la queue pour m’empêcher d’aller plus loin.
Dieu merci, quand on se contente de penser au lieu d’écrire, on a parfaitement le droit de sauter du coq à l’âne, sans s’attirer des remarques désobligeantes.
J’aurais dû être dérouleur de pensées plutôt qu’écriveur de bouquins.

 
Pierre DESPROGES - Fonds de tiroir / Éditions du Seuil

17 décembre 2012

Juste pour aujourd'hui...

"... Nos pensées montent au ciel comme des fumées. Elles l'obscurcissent. Je n'ai rien fait aujourd'hui et je n'ai rien pensé. Le ciel est venu manger dans ma main. Maintenant c'est je soir mais je ne veux pas laisser filer ce jour sans vous en donner le plus beau.Vous voyez le monde. Vous le voyez comme moi. Ce n'est qu'un champ de bataille. Des cavaliers noirs partout. Un bruit d'épées au fond des âmes. Eh bien, ça n'a aucune importance. Je suis passé devant un étang. Il était couvert de lentilles d'eau - ça oui, c'était important. Nous massacrons toute la douceur de la vie et elle revient encore plus abondante. La guerre n'a rien d'énigmatique - mais l'oiseau qui j'ai vu s'enfuir dans les sous-bois, volant entre les troncs serrés, m'a ébloui. J'essaie de vous dire une chose si petite que je crains de la blesser en la disant. Il y a des papillons dont on ne peut effleurer les ailes sans qu'elles cassent comme du verre. L'oiseau allait entre les arbres comme un serviteur glissant entre les colonnes d'un palais. Il ne faisait aucun bruit. Il était aussi simplement vêtu d'or qu'un poème. Voici, je me rapproche de ce que je voulais vous dire, de ce presque rien que j'ai vu aujourd'hui, et qui a ouvert toutes les portes de la mort : il y a une vie qui ne s'arrête jamais. Elle est impossible à saisir. Elle fuit devant nous comme l'oiseau entre les piliers qui sont dans notre coeur. Nous ne sommes que rarement à la hauteur de cette vie. Elle ne s'en soucie pas. Elle ne cesse pas une seconde de combler de ses bienfaits les assassins que nous sommes"...

Christian Bobin 
l'Homme-joie, 2012


05 décembre 2012

Partage...

".... J’ai essayé de me rendormir. Vers cinq heures du matin, j’ai renoncé, je me suis rhabillé et j’ai laissé un mot à Agnes disant que je partais. J’ai glissé le bout de papier sous la porte de son bureau. La porte était fermée à clé.
La maison dormait quand je suis parti.
La voiture dégageait une odeur de brûlé. En m’arrêtant pour prendre de l’essence à une station-service ouverte toute la nuit, j’ai aussi rajouté de l’huile. Je suis arrivé sur le port peu avant l’aube.
Je suis sorti sur la jetée. Le vent était frais. J’ai perçu l’odeur salée de la mer malgré la glace épaisse. Des lampes disséminées éclairaient le port, où quelques bateaux de pêche solitaires flottaient contre les pneus de protection.
J’attendais la lumière du jour pour entreprendre la traversée. Comment j’allais me débrouiller avec ma vie, après tout ce qui s’était passé, je n’en avais aucune idée.
Là, tout à coup, sur la jetée, j’ai fondu en larmes. Chacune de mes portes intérieures battait au vent, et ce vent, me semblait-il, ne cessait de gagner en puissance. ..."

Henning Mankell Les chaussures italiennes

07 mai 2012

Juste pour aujourd'hui

"... On la reprenait en coeur, tous, la complainte du reproche, contre ceux qui sont encore par là, à traîner vivants, qui attendent au long des quais, de tous les quais du monde qu'elle en finisse de passer la vie, tout en faisant des trucs, en vendant des choses et des oranges aux autres fantômes et des tuyaux et des monnaies fausses, de la police, des vicieux, des chagrins, à raconter des machins dans cette brume de patience qui n'en finira jamais...."

Louis Ferdinand Céline - Voyage au bout de la nuit.

04 mai 2012

Attrape coeur

Ma Lili aime lire, de plus en plus... Hier soir, elle était presque au désespoir de ne plus avoir de livre de chevet. 
Faute de moyens, j'ai réduit un peu les achats de bouquins, au grand désespoir de la petite, qui devient, jour après jour, une insatiable lectrice !
J'ai fouillé dans ma bibliothèque en reconstruction, tous mes livres d'adolescente ou presque ayant disparu par une journée de juin 2005.
Celui là, je l'ai racheté, comme quelques autres dont je ne peux pas me passer.
C'est l'attrape cœur de Salinger.

"- Tu as commencé le bouquin que je t'ai prêté hier ma Lili ?
- Oui, c'est un petit peu grossier, mais ce matin, je voulais aller prendre ma douche, et j'arrivais pas à mettre le marque-pages, j'arrive pas à m'arrêter, c'est le premier livre qui me donne des sensations de réalité."

Bingo ! 
Quel bonheur !

03 mai 2012

Intemporel


Fuis dans ta solitude, mon ami ! Je te vois assourdi par le bruit des grands hommes et déchiré par les aiguillons des petits.
Dignes, forêt et rocher savent se taire en ta compagnie. Sois de nouveau semblable à l'arbre que tu aimes, celui aux larges branches : silencieux, aux écoutes, suspendu au-dessus de la mer.
Où cesse la solitude commence le marché ; et où commence le marché, commence aussi le vacarme des grands comédiens et le bourdonnement des mouches venimeuses.
Dans le monde, les choses les meilleures ne valent rien sans quelqu'un pour les mettre en scène : le peuple appelle ces metteurs en scène : de grands hommes.
Le peuple comprend bien peu ce qui est grand, c'est-à-dire : ce qui est créateur, mais il a un flair pour tous les metteurs en scène et pour tous les comédiens des grandes causes.
C'est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que tourne le monde, - il tourne de façon invisible. Mais la foule et la gloire tournent autour des comédiens : tel est le cours du monde.
Le comédien a de l'esprit, mais un esprit sans conscience morale. Il croit toujours à ce qui lui permet le plus d'imposer sa façon de croire, - à lui même.
Demain, il croira en une chose nouvelle et après-demain en une autre, plus nouvelle encore.
Il a l'esprit prompt, tout comme la foule et il est d'humeur versatile.
Renverser, - il appelle cela "prouver". Rendre fou, - c'est ce qu'il appelle "persuader". Et de toutes les raisons, le sang lui semble la meilleure.
Une vérité qui ne se glisse que dans les oreilles fines, il l'appelle "mensonge" et "néant". En vérité, il ne croit qu'en des dieux qui font grand tapage dans le monde.
La place du marché est pleine de bouffons solennels - et la foule se glorifie de ses grands hommes ! Ils sont pour elle, les maîtres du moment.
Mais le temps les presse : aussi te pressent-ils : et de toi, ils veulent savoir si c'est oui ou si c'est non. Malheur à toi, veux-tu placer ta chaise entre le pour et le contre ?
Ne sois pas jaloux de ces intransigeants qui te pressent, toi qui aimes la vérité ! Jamais encore la vérité ne s'est accrochée au bras d'un intransigeant.
À cause de ces esprits hâtifs, retourne à ta sécurité : ce n'est qu'au marché que l'on est assailli par oui ou par non !
Longues sont les expériences que font les puits profonds : il leur faut attendre longtemps jusqu'à ce qu'ils sachent, ce qui tombe dans leurs profondeurs.
C'est à l'écart du marché et de la gloire que se passe tout ce qui est grand : c'est à l'écart de la place du marché et de la gloire qu'ont, de tout temps, habité les inventeurs de valeurs nouvelles.
Fuis dans ta solitude : je te vois harcelé par les mouches venimeuses. Fuis, vers les contrées où souffle un air rude et fort !
Fuis dans ta solitude ! Tu as vécu trop près des petits et des pitoyables. Fuis leur vengeance invisible ! Contre toi, ils ne sont rien que vengeance.
Ne lève plus le bras contre eux ! Ils sont innombrables et ce n'est pas ta destinée d'être un chasse-mouches.
Ils sont innombrables, ces petits et ces pitoyables ; et il y a de nobles architectures que des gouttes de pluie et de mauvaises herbes suffisent à ruiner.
Tu n'es pas une pierre, mais déjà toutes ces gouttes t'ont creusé. Tu vas te briser et tu vas éclater à force de gouttes.
Je te vois fatigué par des mouches venimeuses ; je te vois égratigné en cent endroits ; et ta fierté ne veut pas même s'en irriter.
En toute innocence, c'est de sang que leurs âmes exsangues ont soif, - et c'est pourquoi ils te piquent en toute innocence.
Mais toi qui es profond, tu souffres trop profondément de petites blessures ; et avant même que tu ne sois guéri le même ver empoisonné s'est mis à ramper sur ta main.
Tu es trop fier pour tuer ces gloutons. Mais prends garde que cela ne te devienne fatal de supporter toute leur fielleuse injustice !
Ils bourdonnent autour de toi en te louant. Ils veulent la proximité de ta peau et ton sang.
Ils te flattent comme un dieu ou comme un diable : ils geignent devant toi comme devant un dieu ou un diable. Qu'est-ce que cela peut bien te faire ? Ce sont des flagorneurs et des geignards, pas plus.
Souvent aussi ils font les aimables avec toi. Mais cela ce fut toujours l'astuce des lâches. Oui, les lâches sont malins !
Ils pensent beaucoup à toi en leur âme étroite - tu leur es toujours un motif de suspicion ! Tout ce à quoi on pense beaucoup finit par devenir suspect.
Ils te punissent pour toutes tes vertus. Ils ne te pardonnent par principe que tes bévues.
Parce que tu es doux et d'âme juste, tu dis : « Ils sont innocents de leur petite existence. » Mais leur âme étroite pense : « Tout ce qui existe de grand est coupable. »
Même si tu leur es indulgent, ils se sentent encore méprisés par toi ; et ils te rendent les bienfaits par des méfaits cachés.
Ta fierté muette n'est jamais de leur goût ; ils jubilent quand, pour une fois, tu es suffisamment modeste pour être vaniteux.
Ce que nous reconnaissons dans un homme nous l'enflammons aussi. Alors, méfie-toi des petits !
Devant toi, ils se sentent petits et leur bassesse rougoie et brûle contre toi en une vengeance invisible.
N'as-tu pas remarqué que souvent ils sont devenus muets quand tu t'approchais d'eux, et que leur force les quittait comme la fumée s'échappe d'un feu qui s'éteint ?
Oui, mon ami, tu es la mauvaise conscience de tes prochains : car ils sont indignes de toi. C'est pourquoi ils te haïssent et aimeraient bien te sucer le sang.
Tes prochains seront toujours des mouches venimeuses ; ce qu'il y a de grand en toi, - cela même doit les rendre plus venimeux et les rendre toujours plus semblables à des mouches.
Mon ami, fuis dans ta solitude et là où souffle un air rude et fort. Ce n'est pas ta destinée d'être chasse-mouches

Ainsi parlait Zarathoustra.


Frédéric NietzscheAinsi parlait Zarathoustra, chapitre Des mouches du marché.

02 mai 2012

Fulgurance...

«[...] j'ai pas d'idées moi ! aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses de café !... tous les impuissants regorgent d'idées !... et les philosophes !... c'est leur industrie les idées !... ils esbroufent la jeunesse avec ! ils la maquereautent !... la jeunesse est prête vous le savez à avaler n'importe quoi... à trouver tout : formidââââble ! s'ils l'ont commode donc les maquereaux ! le temps passionné de la jeunesse passe à bander et à se gargariser d' "idéass" ! ... de philosophies, pour mieux dire !... oui, de philosophies, Monsieur !... la jeunesse aime l'imposture comme les jeunes chiens aiment les bouts de bois, soi-disant os, qu'on leur balance, qu'ils courent après ! ils se précipitent, ils aboyent, ils perdent leur temps, c'est le principal ! aussi, voyez tous les farceurs pas arrêter de faire joujou avec la jeunesse... de lui lancer plein de bouts de bois creux, philosophiques... si elle s'époumone, la jeunesse !... et si elle biche !... qu'elle est reconnaissante !... ils savent ce qu'il faut, les maquereaux ! des idéâs !... et encore plus d'idéâs ! des synthèses ! et des mutations cérébrales !... au porto ! au porto, toujours ! logistique ! formidââââble !... plus que c'est creux, plus la jeunesse avale tout ! bouffe tout ! tout ce qu'elle trouve dans les bouts de bois creux... idéââs !...  joujoux !...»

Louis Ferdinand Céline

28 mars 2012

Le verbe Etre

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas d'ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer. C'est le désespoir et ce n'est pas le retour d'une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n'est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C'est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n'a pas la moindre épaisseur. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. C'est le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l'existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir. Le reste, nous n'en parlons pas. Nous n'avons pas fini de deséspérer, si nous commençons. Moi je désespère de l'abat-jour vers quatre heures, je désespère de l'éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n'a pas de coeur, la main reste toujours au désespoir hors d'haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s'il est mort. Je vis de ce désespoir qui m'enchante. J'aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l'heure où les étoiles chantonnent. Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c'est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit. L'air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps de temps. Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. C'est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d'un désespoir pareil! Au feu! Ah! ils vont encore venir... Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable, espèce de tas de sable! Dans ses grandes lignes le désespoir n'a pas d'importance. C'est une corvée d'arbres qui va encore faire une forêt, c'est une corvée d'étoiles qui va encore faire un jour de moins, c'est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.

11 mars 2012

Largage dominical #32

"Une solution qui vous démolit vaut mieux que n'importe quelle incertitude" 
Boris Vian
(l'Herbe Rouge)

19 février 2012

Largage dominical #30

"Retirez le Q de la coquille: vous avez la couille et ceci constitue précisément une coquille." 

Boris Vian 
Lettre au provéditeur-éditeur sur un problème Quapital et quelques autres, 1955

21 octobre 2011

de l'amour (encore et toujours)



Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au millieu de la nuit
Cet amour qu faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n’a pas changé
Aussi vrai qu’une plante
Aussi tremblante qu’un oiseau
Aussi chaude aussi vivant que l’été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort,
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marble
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi je l’écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Lá où tu es
Lá où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t’en va pas
Nous qui sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.


Jacques Prévert

20 octobre 2011

de l'Amour


"Constance rentra lentement, comprenant la profondeur de cette autre chose qui était en elle. Un autre moi vivait en elle, fondant, brulant, et doux dans ses entrailles; et, de tout ce moi, elle adorait son amant. Elle l'adorait jusqu'à sentir en marchant faiblir ses genoux. Dans ses entrailles, elle était contente et vivante et vulnérable et sans défense dans son adoration pour lui, comme la femme la plus naïve."

D.H. Lawrence
L’Amant de Lady Chatterley

11 octobre 2011

Comme un écho


Te voilà guéri, intrépide. Intrépide et stupide, secoué dans le désordre que tu détestes, toujours en fuite de quelque chose, ton traîneau entouré de neige et de loups.
Te voilà guéri et seul, revenu l'hiver dans cette grande maison vide où tu écrivais ce livre, entouré d'une famille. Tu écrivais ce livre dont tu corriges les premières épreuves auxquelles tu ne comprends presque plus rien.
Intrépide et stupide, encombré de tâches qui t'entraînent dans des tâches, essayant d'atteindre un but que tu ornes comme un arbre de Noël.
As-tu droit à Noël et à une maison calme ? As-tu le droit d'écrire ces oeuvres de calme qui jugent les hommes et les condamnent à mort ?
L'autre soir, pendant une conversation à table, tu as appris ton âge. Tu ne le savais même pas car tu comptes mal et tu n'établissait pas le moindre rapport entre la date de ta naissance et l'année où nous sommes. Quelque chose en toi en a été stupéfait. Ce quelque chose s'est pernicieusement communiqué à l'organisme, jusqu'à ce que tu te dises : "Je suis vieux." Tu préférais sans doute t'entendre dire : "Tu es jeune", et croire ce que te racontent les flatteurs.
Intrépide et stupide, il te fallait prendre un parti. Cela limite la difficulté d'être, puisque pour ceux qui embrassent une cause, ce qui n'est pas cette cause n'existe pas.
Mais toutes ces causes te sollicitent. Tu as voulu ne te priver d'aucune. Te glisser entre toutes et faire passer le traîneau.
Eh bien, débrouille-toi, intrépide ! Intrépide et stupide, avance. Risque d'être jusqu'au bout.

Jean Cocteau
La difficulté d'être : postface

09 octobre 2011

Largage dominical #28


what can we do?
at their best, there is gentleness in Humanity.
some understanding and, at times, acts of
courage
but all in all it is a mass, a glob that doesn't
have too much.
it is like a large animal deep in sleep and
almost nothing can awaken it.
when activated it's best at brutality,
selfishness, unjust judgments, murder.
what can we do with it, this Humanity?
nothing.
avoid the thing as much as possible.
treat it as you would anything poisonous, vicious
and mindless.
but be careful. it has enacted laws to protect
itself from you.
it can kill you without cause.
and to escape it you must be subtle.
few escape.
it's up to you to figure a plan.
I have met nobody who has escaped.
I have met some of the great and
famous but they have not escaped
for they are only great and famous within
Humanity.
I have not escaped
but I have not failed in trying again and
again.
before my death I hope to obtain my
life.

Charles Bukowski
from blank gun silencer - 1994

21 août 2011

Largage dominical #25

Je ne connaissais que de nom et n'ai jamais lu Gil Courtemanche.
Un billet lu chez Venise m'a donné envie de chercher un peu
J'ai trouvé et téléchargé un extrait de son dernier ouvrage "Je ne veux pas mourir seul",
et ses mots se sont trouvés, là, sous mes yeux, terribles, si terribles.


"....  être confronté au malheur des autres, apprendre de leur résilience. Je hais ce mot qui prétend annuler toutes les douleurs comme une aspirine. La douleur existe. Elle peut tuer. Miner les âmes les plus fortes et les réduire à un état cadavérique. 
Elle peut éteindre l’intelligence, la confisquer, la rendre inopérante. La douleur n’est pas un passage, ce peut être un état, un mode de vie. On peut l’apprivoiser, la gérer. 
Cela ne nous rend pas plus heureux ou vivant. Cela nous rend douloureux, contrôlé comme un malade chronique qui gère sa maladie. Un diabétique de la douleur. ..."

Lire ça, ça me fait froid dans le cœur...


12 août 2011

Reflux


Quand le sourire éclatant des façades déchire le décor fragile du matin ; quand l'horizon est encore plein du sommeil qui s'attarde, les rêves murmurant dans les ruisseaux des haies ; quand la nuit rassemble ses haillons pendus aux basses branches, je sors, je me prépare, je suis plus pâle et plus tremblant que cette page où aucun mot du sort n'était encore inscrit. Toute la distance de vous à moi - de la vie qui tressaille à la surface de la main au sourire mortel de l'amour sur sa fin - chancelle, déchirée. La distance parcourue d'une seule traite sans arrêt, dans les jours sans clarté et les nuits sans sommeil. Et, ce soir, je voudrais, d'un effort surhumain, secouer toute cette épaisseur de rouille - cette rouille affamée qui déforme mon coeur et me ronge les mains. Pourquoi rester si longtemps enseveli sous les décombres des jours et de la nuit, la poussière des ombres. Et pourquoi tant d'amour et pourquoi tant de haine. Un sang léger bouillonne à grandes vagues dans des vases de prix. Il court dans les fleuves du corps, donnant à la santé toutes les illusions de la victoire. Mais le voyageur exténué, ébloui, hypnotisé par les lueurs fascinantes des phares, dort debout, il ne résiste plus aux passes magnétiques de la mort. Ce soir je voudrais dépenser tout l'or de ma mémoire, déposer mes bagages trop lourds. Il n'y a plus devant mes yeux que le ciel nu, les murs de la prison qui enserrait ma tête, les pavés de la rue. Il faut remonter du plus bas de la mine, de la terre épaissie par l'humus du malheur, reprendre l'air dans les recoins les plus obscurs de la poitrine, pousser vers les hauteurs - où la glace étincelle de tous les feux croisés de l'incendie - où la neige ruisselle, le caractère dur, dans les tempêtes sans tendresse de l'égoïsme et les dérisions tranchantes de l'esprit.
Pierre REVERDY
(Ferraille).

Manifeste

On m'a dit : "Fais des chansons comme-ci" On m'a dit : "Fais des chansons comme-ça" Mais que surtout ça ne pa...