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22 novembre 2019

Zab

J’étais arrivée à l’audience l’angoisse chevillée au ventre.
Cette lamentable histoire n’en finissait pas et me sapait le moral. J’étais usée par les difficultés liées à l’absence de Zab au restau pendant presque un an.

Les souvenirs des jours qui avaient précédé mes ennuis affluaient tandis que je gagnais mon siège. Je ne l'avais pas vue en arrivant mais le souvenir de son regard haineux lorsqu'elle était arrivée accompagnée de son conseil à la première audience était gravé dans mon esprit.

Elle était déjà en poste quand j’avais racheté l’affaire, et n’avait sans doute pas imaginé que je changerais radicalement la déco et ferais évoluer les prestations de ce petit restau de village où elle était la seule maîtresse à bord avant mon arrivée. Nous bossions ensemble depuis presque deux ans lorsque le conflit éclata. Nous étions devenues amies et nous avions convenu que je lui offrirais des vacances pendant la durée des travaux de rénovation. Elle n’était pas passée voir le chantier et cela m'avait un peu étonnée.
Quelques jours avant la réouverture, je l'appelai et lui demandai de venir voir la salle de restaurant transformée, et je compris qu'elle ne lui plaisait pas.

Il me fallait admettre que j’avais complètement merdé avec elle. 
Je ne mesurais que trop clairement à présent les conséquences d’un entretien où j’avais du mettre les choses à plat et tenté d’obtenir d’elle qu’elle accepte le changement de cap que j’avais choisi pour mon entreprise. Son silence pendant l'entretien avait été glacial, sa réticence à accepter mes décisions s’était transformée en une colère rentrée et j’avais naïvement pensé qu’elle finirait pas mesurer les effets positifs de mes choix. Je me trompais lourdement.

Elle s'était légèrement blessée pendant un service quelques jours après cette conversation et avait immédiatement fait valoir un accident du travail.
Et elle m’avait plantée en pleine saison d’été.
Après neuf mois d’arrêts maladie successifs, j’avais du me résoudre à la licencier sur les recommandations du médecin du travail.
Elle m’avait attaquée en justice pour harcèlement moral immédiatement après son licenciement et avait inventé une histoire affreuse où j’étais dépeinte comme une bonne à rien doublée d’une psychopathe martyrisant son personnel.

Son avocat n’avait pas convaincu les juges en première instance, et j'allais devoir l'écouter me salir une seconde fois pour tenter d’obtenir le dédommagement conséquent que sa cliente demandait toujours en procédure d’appel.

Le hasard fit assez bien les choses. Cet avocat à la réputation un peu sulfureuse s’était battu la veille de l’audience avec un client mécontent. Il avait le nez cassé et n’était pas en état de plaider. Ce fut une jeune avocate de son cabinet qui récupéra le dossier à la dernière minute et en l’absence de preuves de ce qu’elle tentait de faire admettre aux juges des prud’hommes, elle bredouilla et planta sa plaidoirie dans une confusion totale, rougissante et paniquée devant son dossier constitué uniquement d'allégations mensongères.

Je ressortis du tribunal sans être capable de me réjouir de cette seconde victoire.

Je revendis mon affaire quelques mois plus tard, épuisée psychologiquement par cette douloureuse histoire, traumatisée par les accusations de celle que j'avais fait l'erreur de considérer comme une amie. 


Les poursuites s’arrêtèrent avec mon départ. 


Mais Zab avait gagné.

25 décembre 2013

Un Noël pas comme les autres

Chez nous, en général, on ne fête pas Noël. Les années précédentes, on avait fini par céder devant l'insistance des enfants qui tenaient à  mettre leurs chaussures au pied d'un sapin synthétique. Mais cette année, non, c'était décidé, non. Pas de sapin, pas de foie gras, machin. Non, c'est non, avait-on répondu, fermement et d'une seule voix, à la petite Lili désormais grande qui se consolait en se disant qu'elle aurait ses cadeaux quand même ! Parce que, quand on a des enfants, même s'ils ont tellement grandi qu'ils vous dépassent d'une tête, c'est un peu trop culpabilisant de résister au folklore et au mercantilisme organisé en leur sucrant leurs cadeaux de Noël. On a beau essayer de lutter contre la ridicule tradition, les cadeaux dans leurs paquets brillants , on n'y coupe pas. Et il faut bien avouer que, quand on a visé juste , le plaisir de nos gamins est un petit bonheur dont les parents auraient tort de se priver...
Mais cette année, notre Noël ne devait pas être un Noël comme les autres.
Bertrand a appelé le 21 décembre. Il disait être quelques jours dans le sud, et avait envie de passer nous faire un coucou. Au son de sa voix, j'ai compris qu'il se sentait seul et je lui ai proposé de venir passer la soirée du 24 avec nous. « Pas de chichis, lui ai-je dit, on ne réveillonne jamais, tu sais, ce sera une soirée comme les autres, amène ta guitare, on se fera un bœuf... »
Bertrand est finalement arrivé le 23, après avoir rappelé en disant que seul dans sa grande ville du sud emmaillotée de sapins et de neige synthétiques, il craquait un peu et espérait pouvoir arriver chez nous le plus vite possible.
« Ok, » lui ai-je répondu. « Et tu sais quoi ? Ce qui serait génial, c'est que ce soit toi qui fasse à manger le 24 !»
Il faut dire que mon ami Bertrand est un fabuleux cuisinier. Il parcourt depuis quelques années la terre entière sur la grande bleue. Son boulot consiste à régaler les riches propriétaires de luxueux voiliers qui parcourent le monde avec des équipages cosmopolites travaillant 7 jours sur 7, au service de leurs souvent très capricieux et exigeants patrons. Sa difficile vie de marin, lui interdisant toute attache, a fait de lui un éternel solitaire, un être secret et timide, dont la finesse d'esprit n'a pas échappé à mon amoureux, qui le découvrait lors de ces quelques heures partagées.
Bertrand a appris à cuisiner tous les produits du monde sur tous les continents, en faisant chaque jour ses courses sur les marchés locaux.
Nous lui avons donc demandé de nous emmener en Thaïlande en ce soir de Noël. Les voilà donc partis, lui et Hervé, en quête des ingrédients destinés à la préparation de notre diner exotique. Le dépaysement a commencé dans le supermarché asiatique du coin. Devant les yeux éberlués d'Hervé, il s'est lancé dans l'acquisition de légumes et de fruits, gingembre, galanga, citronnelle, coriandre, bokchoy et autres herbes et plantes aux odeurs fabuleuses.. Mon cœur de cuisinière s'est ému lorsqu'ils sont rentrés à la maison et ont déballé leurs trésors. Autant de merveilles que je n'aurais pas osé cuisiner, faute de connaître leur utilisation. Son imagination débridée lâchée pour l'occasion, accentuée par son immense envie de nous faire plaisir, Bertrand a mis tout son savoir faire et son amour pour nous dans des plats somptueux et pourtant simplissimes, et nous voilà quelques heures plus tard, attablés pour une vraie fête, émus de ce cadeau que nous faisait notre ami, conscients de déguster des mets rares et parfaits, ébahis par tant de finesse et de saveurs mêlées . Notre plaisir faisait visiblement la joie de notre cuisinier, il a éclaté de rire en rougissant un peu lorsque Lili a lancé :  «  Quand je pense qu'il y en a qui se tapent des huitres et du saumon fumé, les pauvres ! » et dans ses yeux soudain embués, il y avait tout le bonheur de nous avoir offert ce Noël pas comme les autres, dont le souvenir restera longtemps dans nos mémoires. En cette fin d'année 2013, Bertrand  nous a offert le Noël de l'amitié sincère et du partage.

16 janvier 2013

Blue Tag, mon cut-up

Prenez un journal.
Prenez des ciseaux.
Choisissez dans ce journal un article
ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème.
Découpez l’article.
Découpez ensuite avec soin chacun des mots
qui forment cet article et mettez-les dans un sac.
Agitez doucement.
Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre.
Copiez consciencieusement dans l’ordre où elles ont quitté le sac.
Le poème vous ressemblera.
Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante, encore qu’incomprise du vulgaire.
- Tristan Tzara, Sept Manifestes Dada -

Tout comme Blue, qui a lancé sur son blog l'invitation à composer un poème dadaïste, j'ai un peu transgressé la règle. Je n'ai pas découpé un article en entier, mais  découpé quelques titres glanés au hasard des pages du Var-Matin d'avant-hier. Et je me suis bien amusée, voilà le résultat :

31 juillet 2012

Une presque histoire d'O

Un rapide coup d’œil sur une photo, une lecture en diagonale des mots écrits par la belle lui suffisaient pour trouver le ton et attirer l'attention de sa nouvelle conquête.

Trois ans déjà qu'il chassait les femmes sur les sites de rencontres, au gré de ses envies et de ses besoins. Son flair quasi infaillible lui permettait de repérer immédiatement les femmes esseulées, ayant dépassé ou atteint la cinquantaine, aux visages marqués par la solitude. En écrivant brièvement leurs attentes, en évoquant leur lassitude des relations éphémères, elles devenaient instantanément ses cibles préférées.

La drague sur internet était pour lui plus qu'un passe-temps. Son discours savait s'adapter aux désirs des femmes, qu'il captait avec la rapidité du prédateur qu'il était devenu. Quelques échanges épistolaires lui suffisaient pour cerner leur personnalité et répondre aux attentes des belles à conquérir.

Il allait toujours très vite, suscitant sans peine l'envie d'un premier rendez-vous. Il fallait que l'histoire démarre comme un tourbillon. Il fallait qu'elles croient que leur vie allait changer. C'était une stratégie efficace qui avait fait ses preuves.

Un jour célibataire épanoui à la recherche de la compagne intelligente et cultivée, un jour homme délaissé et malheureux lassé des mauvais tours de Cupidon, il jouait sur tous les registres sans l'ombre d'une hésitation.

Sans doute l'avait-il été jadis, malheureux et seul, avant de se lancer dans sa folle entreprise.

Il avait cessé toute autre activité depuis deux ans, invoquant une maladie rare et invalidante pour justifier sa grande disponibilité à celles qui s’interrogeaient sur ses moyens de subsistance.
Il passait désormais une partie de sa vie dans une pièce sans fenêtre, face à l'eau un peu saumâtre de quatre aquariums où vivaient des poissons exotiques dont il surveillait la reproduction avec attention.
L'odeur légèrement sucrée du tabac dont il bourrait ses pipes envahissait constamment le bunker sombre et quasi monacal où il contemplait jour après jour son étrange tableau de chasse : des femmes. Leurs photographies classées par date occupaient désormais le disque dur de l'ordinateur puissant qu'il venait de s'offrir.
De ses échappées en compagnie de ses belles, il rapportait aussi des photos de végétaux et d'oiseaux, paysages ou bateaux. 
Pour ses proches, il préparait sa reconversion et envisageait de faire une brillante carrière dans la photographie. Il en avait décidé ainsi. Il y travaillait officiellement en permanence, sûr de son talent et fermement décidé à obtenir la reconnaissance qu'il estimait mériter.

Dans l'appartement subtilement masculin où il invitait ses futures amantes, il leur faisait découvrir 
avec une modestie feinte ses marqueteries, belles images indécentes de femmes, travaillées avec talent et délicatesse dans des bois fragiles et précieux. 
Ses visiteuses, déjà séduites par la ferveur de ses messages et son agréable et intéressante conversation, étaient rapidement subjuguées par le talent de l'artiste.
Il avait su dévoiler sa forte personnalité par la décoration très personnelle de son appartement, où les orchidées aux teintes roses et mauves accueillaient avec douceur les regards happés et presque éblouis dès l'entrée dans son salon par le gigantesque portait d'une pulpeuse mexicaine, œuvre somptueuse aux teintes violentes et profondes. La toile, puissamment évocatrice, faisait la fierté de l'homme aux cheveux bruns, autant que sa splendide collection de pipes de bruyère, scrupuleusement entretenues et mises en valeur sur un meuble d'amarante.

Homme organisé et précis, il ne laissait jamais rien au hasard. La première visite de son antre se terminait par le partage d'une tasse de son thé préféré sur son impeccable terrasse. Des dizaines de plantes rares et de bonsaïs magnifiques, cultivés avec une évidente persévérance, côtoyaient un couple de perruches colorées silencieuses dans leur grande volière.

La seule réelle faille de son entreprise de séduction résidait cependant dans sa nature un rien trop méticuleuse. Les railleries de quelques unes de ses conquêtes, amusées par ses multiples rituels, avaient contribué à aiguiser sa redoutable réactivité. Ses brefs moments d'agacement incontrôlés se transformaient en touchantes pirouettes verbales sur ses mauvaises habitudes d'homme trop solitaire, lorsqu'une belle déplaçait chez lui un objet dont l'emplacement avait été minutieusement choisi. Accompagnant ses excuses d'un sourire ravageur et d'une douce caresse, il dissipait en virtuose la gêne provoquée par sa troublante et dérangeante maniaquerie.

En ce matin d'avril, après un hiver passé à séduire quelques belles près de chez lui, il pensait à l'été. Il était encore un peu trop tôt dans la saison pour démarrer sa chasse annuelle sur Avignon, il avait encore du temps pour trouver une compagne qui pourrait l'héberger pendant la durée du festival. Il repéra une brune avignonnaise, dont les yeux bruns pétillaient derrière des lunettes un peu grandes pour son visage au teint clair. Il ajouta son profil à ceux qui attendaient déjà dans sa sélection.
Ses visites régulières à sa mère fortunée, âgée et malade, le contraignaient un peu dans ses escapades prolongées loin de la maison de retraite où elle résidait. Il évoquait invariablement sa tendre sollicitude envers sa génitrice, dont la santé vacillante lui servait d'alibi pour écourter son séjour chez une belle quand une autre s'impatientait.

Il s'arrêta dans la rédaction d'un mail qu'il avait prévu d'envoyer à un contact récent sur Montpellier. Ses doigts un peu épais butaient sur le clavier, il hésitait un peu.
M  lui avait semblé assez fragile pour craquer assez vite. Ses messages d'homme solitaire et sensible à la recherche d'une compagne douce et sincère avaient bien fonctionné, il en était content. Bien rodés, ils faisaient mouche à tous les coups, et très vite, il avait cru toucher la corde sensible chez son interlocutrice. La réponse de M à son dernier mail l'avait pourtant agacé, elle était réservée, visiblement prudente. Trop modérée dans ses mots et quelque peu effarouchée par ses sollicitations à la rencontrer très vite, elle prendrait sans doute peur s'il lui jouait trop tôt le jeu de la passion. Elle n'était visiblement pas prête, les cernes légères sous ses yeux lui avaient pourtant confirmé qu'elle était triste et vraiment seule. Il changea quelques mots, adoucit le ton de sa lettre.
Quelques heures d'attente, juste ce qu'il faut, rendraient à la belle la lecture de son message plus agréable encore. Il y apparaîtrait raisonnable et respectueux des craintes formulées à demi mots. Il fallait attendre. " Et puis, la côte, par chez elle, je connais déjà", se disait-il en faisant défiler sur son écran les photos d'une femme vivant à Marseille qui lui avait donné récemment un peu de fil à retordre. "Dommage", pensait-il en recadrant les photos de la belle marseillaise...
En vérifiant son âge, il comprit immédiatement pourquoi il n'avait pas pu conclure. "Trop jeune ! Mais où avais-je la tête ! Celle ci n'est pas encore assez mûre, pas encore assez seule". Les clichés volés cet après-midi là le ramenèrent au souvenir de la blonde récalcitrante dont il avait déjà oublié le prénom. Il le vérifia sans s'émouvoir. Le corps ferme et le visage lisse lui rappelèrent instantanément qu'il ne pouvait obtenir de résultat qu'avec des femmes un peu moins sûres de leur beauté que celle qu'il avait photographiée, assise sur un muret, offrant à son objectif l'ovale
presque parfait de son visage resplendissant.

"Il faudra quand même que j'en retrouve une à Marseille ! "Il grommela quelques mots rageurs envers la belle qui ne s'était guère émue de ses talents de photographe et n'avait pas souhaité le revoir ! Il arrivait pourtant toujours à ses fins avec son boitier Canon professionnel. Ne se baladait jamais sans un grand sac dans lequel il trimballait ses lourds objectifs. Il savait capter les sourires, il cadrait à la perfection les visages les plus intimidés. Lorsqu'il leur envoyait par mail avec quelques mots choisis les photos prises lors d'une sage première promenade, elles fondaient, réconciliées avec leur image.
Il ne lui restait plus alors qu'à tisser sa toile. Il recueillait leurs confidences, captait leurs attentes, son intelligence vive et son expérience de la gent féminine faisaient le reste! Elles craquaient, et n'avaient, dès les premiers mots tendres, plus d'autre envie que celle de le revoir et de garder près d'elles cet homme si raffiné, si créatif et si séduisant. Il débarquait pour quelques jours, installait ses petits affaires, prenait ses aises, se faisant offrir le gîte et le couvert, satisfait d'obtenir rapidement des plus attendries une pension complète qui lui remboursait allègrement sa mise de départ, une bouteille de bon vin, ou carrément un dîner pour les plus romantiques.

Il était toujours en manque de nouveauté. Déjà un peu
 lassé de ses conquêtes de l'hiver, il ne doutait cependant pas de sa capacité à retrouver à la rentrée la confiance et l'amour de celles qu'il devrait délaisser durant l'été.  Dans l'immédiat, il comptait bien se faire offrir des vacances ! Il savait que dès son retour, il se réchaufferait à nouveau dans leurs lits, un soir chez l'une, un après-midi chez l'autre. Nourri et logé, ivre du vin qu'il aimait boire et du plaisir de leur faire croire encore en son amour sincère, il pourrait reprendre sa chasse et enrichir sa collection de portraits, bien au chaud chez ses régulières, qu'il présenterait aux nouvelles venues comme de vieilles amies.  En quelques années, il avait appris l'art de se faire aimer durablement de toutes les femmes qu'il séduisait. Elles lui pardonnaient ses absences, qu'il leur décrivait comme des moments d'égarement. Il entretenait ainsi, grâce à son réel talent à toucher leur cœur, des liaisons multiples et très confortables avec ses indulgentes amantes.

Son cerveau de prédateur fonctionnait à toute vitesse. Son éternelle pipe coincée entre les dents, il se reconnecta sur son site préféré, s'arrêta soudain devant un regard bleu. Il sentit monter l'excitation joyeuse qu'il ressentait à chaque fois que son expérience de fin limier du net le mettait en présence d'un regard intéressant.
Elle habitait assez loin de chez lui, au bord de la méditerranée, dans un département réputé pour la beauté de son littoral et la douceur de son climat. 
Tout l'hiver, pour surveiller et obtenir de l'argent de sa mère, il n'avait chassé que près de chez lui, renonçant à s'absenter trop longtemps. Depuis quelques semaines, son  nouveau matériel de photo au point et les poches presque vides,  il ressentait l'envie d'élargir son territoire pour échapper à l'écrasante chaleur de l'été de la ville sans charme où il résidait.  

"la Côte d'Azur ! " Pas mal pour les vacances !" Il se plongea dans la lecture de ce qu'elle écrivait d'elle. "Ah! En voilà une qui a du potentiel ! " Il partit d'un grand éclat de rire, il venait de trouver celle qui deviendrait, il en était certain, la femme de sa vie le temps d'un été.

Il était 18 heures, il lui envoya immédiatement un premier message amical, qui faisait écho aux écrits de la femme aux yeux bleus. Il attendit, comme toujours, la réponse de sa future belle, en n'oubliant pas d'envoyer à M le mail qu'elle devait attendre impatiemment. 

"Et de deux ! Je le tiens, mon été en bord de mer ! " ...

 

23 juin 2011

l'Adieu à ma blonde

Quarante ans. Depuis quarante ans, rien ne pouvait me séparer de toi. 
Tout avait commencé dans la cour du lycée, par la découverte de ta saveur interdite et donc, délicieuse. Et puis, jour après jour, au fil du temps, tu étais devenue ma compagne, envahissant de ton odeur tenace mes vêtements et mes cheveux, omniprésente, jusqu'à presque devenir le prolongement naturel de ma main droite, dans laquelle tu te trouvais si souvent, attendant d'être allumée.
Tu as bercé ma jeunesse et accompagné ma longue vie de fumeuse. Je t'ai parfois adorée, parfois détestée en contemplant, rêveuse, le minuscule brasier orangé éclairant mes nuits sans sommeil. Et quand chaque matin je revenais vers toi, je me disais, inquiète, que jamais je ne pourrais vivre sans toi. 
J'ai aimé ta saveur partagée avec les amis et ton heureux mariage avec mon café du matin. Et quand, après l'amour, tu venais magnifier un instant suspendu et remplacer les mots. J'ai maudit tant de fois ton odeur sur ma peau les lendemains d'abus, quand la tête embrumée, je jurais de ne plus jamais te rallumer, vaguement coupable et furieuse d'être à ce point dépendante de toi. Je me suis rebellée pour te garder, invoquant ma liberté au moment où quelques uns tentaient de me convaincre de t'abandonner. Et quand en écrivant, vidant comme une automate le paquet blanc et doré qui ne me quittait jamais et te laissant parfois te consumer dans le cendrier ou répandant ta cendre sur mon clavier, ce moment où je pourrais me passer de toi me paraissait encore bien improbable. 
Tu jaunissais mes dents, tu ternissais mon teint, tu me cassais la voix, mais régnais sans partage sur mon existence, et voilà qu'aujourd'hui, ma passion pour toi est morte.
Elle s'est éteinte en douceur, sans effort, sans hâte. Et en quelques semaines, sans presque y penser, je me suis vraiment guérie de toi.
Je retrouve mon souffle, et mon palais s'émeut des saveurs subtiles qui disparaissaient derrière ton goût acre.
J'oublie déjà la tienne.
Adieu, ma blonde, ma clope.
Sans regrets.

17 mai 2011

Jeannot

Jeannot a le dos rond des vieux qui n’ont plus d’âge. Il arrive toujours en plein service et se plante au milieu de la terrasse comble, comme un enfant perdu, en cherchant un regard. Lorsque nous l’accueillons par un «  Salut Jeannot ! » il répond immanquablement par un « Salut Coco ! » qui s’adresse aussi bien aux serveuses qu’au patron. Son chapeau à la main, il s’assied et commande : « une crème brulée pas brûlée et un verre de rouge ». Il pose son chapeau, et ses petits yeux chassieux nous suivent entre les tables. Quand, parfois, le regard un peu flou, il quitte sa réserve et bredouille : « Vous êtes la plus jolie fleur du jardin », à celle qui lui apporte son verre et sa crème, c’est qu’il a un peu bu.  Certains jours, il boit  jusqu’à ce que ses mains n’agrippent plus son verre. Il se tâche et marmonne, et les autres le fuient, mal à l’aise et honteux, détournant le regard de cet homme avachi, perdu dans ses pensées, cherchant dans sa mémoire les souvenirs heureux que personne n’écoute. Au moment de payer, serré dans son pull bleu tricoté à la main, il  fouille et cherche au fond de son porte-monnaie toujours vide cet argent qu'il n'a plus.

Mais, lorsque le matin, je le croise, encore sobre, ses yeux brillent et pétillent. Quand de sa vieille main il attrape la mienne et me salue d’un « Bonjour Madame » en portant à ses lèvres humides ma main qu’il baise cérémonieusement, je m’attendris de ce soin qu’il met chaque matin à sortir de chez lui habillé comme un prince, pantalon impeccablement repassé plissant sur ses chaussures toujours cirées, parfumé et coiffé. Soulevant son chapeau, saluant les passants, joyeux, presque pressé,comme s’il se rendait à un rendez-vous important, il marche vers les terrasses vides.

Sur son visage tavelé,  il y a la vieillesse, mais il y a la vie. Il y a son désir d’exister et de rester encore un peu celui qu’il a été avant de devenir le vieux Jeannot qui boit.


20 avril 2011

La chanson râpeuse

La blessure est légère 
Une perle de sang coule de la petite faille 
Une goutte, une seule 
Une larme écarlate, presque sèche déjà 
Dont les reflets brillants pâlissent sur ma joue 
s’effaçant doucement 
Et demeure
Seulement le souvenir brûlant 
De la larme écarlate, dissoute par le temps 
Glissant de ma paupière 
Sur le brun de mes cils
A sa source, une ride, creusée comme un sillon 
Par le soleil enfui qui s’éteint lentement
En porte la brûlure 
Dont le rose écorché est gravé sur ma peau.


Merci à Eric pour le titre

10 avril 2011

La femme aux cheveux rouges

Je suis la femme aux cheveux rouges, je suis aussi l’étrangère. Les sourires faux et les regards fuyants me le disent depuis longtemps. Ce village ne m’aime pas. Et je ne m’en souciais guère. Non, je ne suis pas d’ici. Ma nature cadre certes mal avec l’indolence d'un village endormi, où les mauvaises langues se cachent derrière les volets clos. Les ragots vont bon train. Oui, on me voit courir beaucoup ces derniers mois, de ce petit restau toujours plein à l’agence immobilière où je travaille aussi, parce qu’il me faut nourrir mes enfants et qu’ici le soleil coûte cher ! Il y a quelques temps, un monsieur me l’a dit : « Hé vous, mais vous êtes partout ! » j’ai souri sans comprendre. Mais lorsque les lettres malveillantes sont arrivées, plus ou moins anonymes, relayant les ragots, je suis tombée des nues ! C’est cette étrange lettre, écrite au patron de ce petit restau ou je bosse chaque jour, qui m’a désarçonnée. Je suis « la serveuse aux cheveux rouges », celle dont on se plaint parce qu’elle est soi disant moqueuse et mal polie. Est-ce parce que jamais je ne ris à leurs blagues racistes, est-ce parce que parfois, un peu lasse, je me contente de faire semblant de ne pas les entendre ? Est-ce parce que je bosse dans la seule agence du village où on ne refuse pas de louer aux basanés, tenue par une femme qui subit elle aussi et depuis des années, des commérages odieux ? Oh, je leur crierais bien ma colère, à tous ces abrutis qui jasent et qui me jugent et m’accusent peut-être aussi de voler le travail de quelqu’un du pays, moi qui ne suis pas des leurs, et dont les enfants sans doute un peu trop colorés se font montrer du doigt et bousculer dans la cour de l’école. Je peste et j’enrage. Mais je ne dirai rien, et je continuerai chaque jour, comme avant, à sourire et à vivre, jusqu’à ce jour je l'espère prochain où je m’en irai me faire ma place ailleurs, loin de la connerie et de l’ambiance immonde de ce village où je sais n’avoir jamais été la bienvenue.

09 janvier 2011

Goût amer


Ils arrivent invariablement à la fin du service. A l’heure où, fatigués, nous ne rêvons plus que de finir enfin d’essuyer les piles de vaisselle, de ranger tout le matériel utilisé pendant le service. A l’heure où la dureté de ce métier que nous adorons faire nous apparaît dans toute sa réalité. L’heure où l’on est un peu agacé de ne pouvoir fumer une cigarette sans être contraint à la jeter après quelques bouffées pour retourner en cuisine ou en salle.
Ils sont souvent déjà ivres. Ils se pointent, un sourire faussement niais aux lèvres. Sachant très bien que le patron ne refusera pas de les servir, parce que son établissement est le seul du village qui accepte encore les clients passés quatorze heures trente. Habituellement, je finis mon travail au moment où ils arrivent, abandonnant mes collègues à leur rage de voir s’installer ceux qui vont, comme à chacun de leurs passages, faire traîner leur journée de travail. Mais ce vendredi, je suis remplaçante d'un de mes patrons, parti se reposer quelques jours. Il m’a confié la salle et je suis bien obligée de m’occuper de ces clients dont je n’apprécie pas vraiment l’intrusion titubante et vaguement irrespectueuse à ces heures inhabituelles.
Il est pas loin de quinze heures. Nous avons presque fini. Je vois rentrer celui qui, en général, même la danse. Ce type est le genre de mec qui me donne des boutons. Le regard pas franc, le sourire faux-cul, les paroles doucereuses des hommes qui te racontent des salades à longueur de journée. Je ne l’aime pas. Je le vois souvent, vu qu’il a fait tourner en bourrique récemment notre plongeuse en lui faisant miroiter une belle histoire qui s’est terminée dans les larmes et la colère. Je fais mon boulot en essayant de rester souriante. Il m’offre un verre. Je décline ; il insiste en disant que c’est pour la nouvelle année. Mon boss, en cuisine me fait signe de laisser faire. Je laisse faire. Je me retrouve devant une coupe de champagne que je ne boirai pas, mais que je finis par accepter. Oui, oui, bonne année ! Bon. Je renvoie en cuisine notre petite stagiaire pour lui éviter d'entendre les vannes idiotes et salaces dont lui et sa bande ont le secret.
Arrivent trois autres, tout aussi secoués par la tempête Ricard. Je leur sers une tournée, sous l’œil vaguement réprobateur de notre nouvelle plongeuse, qui elle, ne se laisse pas conter fleurette par ces arsouilles de village. J’essaie d’accélérer le mouvement en les incitant à passer à table, rien n’y fait. Ils veulent boire, et racontent la même histoire que celle entendue la semaine passée à la même heure. Ils tournent en boucle, j’ai l’impression. Si quelqu’un pouvait les mettre sur off, ça m‘arrangerait, je pourrais enfin rentrer chez moi. Je ne les écoute plus vraiment,  profitant de cet interminable apéro pour frotter consciencieusement la machine à café qui brille de l’intérêt que je lui porte, mon chiffon à la main, pour ne pas avoir à tenir le crachoir à ces individus dont les propos commencent à dévier pour enfin parvenir à me faire tendre l’oreille. J’entends soudain un mot qui me fait presque bondir. Mais oui, ce type a bien dit que sa fille est maquée à un gris ! Je n’ose comprendre. Mais si, j’ai bien compris. S’en suit un effarant discours sur sa haine des gris, des nègres et autres étrangers, ces sous-merdes qui viennent faire chier les provencaux dans leur belle Provence. Ce type affirme haut et fort : "Moi, je suis raciste et fier de l’être mon pote!" Mes jambes ne me portent presque plus. Je sais qu’il a déjà vu mes enfants et leur père. Il n’a pas pu ne pas remarquer la couleur de leur peau. J’ai mal tout à coup. Aussi mal que lorsque mes enfants rentrent de l’école en me disant qu’encore aujourd’hui, on les a traités de face de singe. Je sens ma colère qui monte. Je me précipite dans la cuisine pour dire au chef que je vais m’en aller de suite sans les servir. Je lui raconte ce que j‘ai entendu et lui explique que si j’étais chez moi, j’aurais déjà sorti ce type de mon établissement. Je ne peux pas me permettre de le faire, mais qu’on ne compte pas sur moi pour apporter son assiette à ce répugnant personnage. Remplacement ou pas, il se démerde avec ce client sinon, je sens qu'on va en venir aux mains !J’en ai trop entendu. Je plante là ma machine à café, j’enfile mon manteau et je sors du restaurant, oppressée, étouffant encore de ces sanglots que j'ai gardés pour moi, mes mains tremblantes de ces claques que j’aurais voulu pouvoir envoyer sur sa face de gros dégueulasse et dans la bouche le goût amer de ma lâcheté.

28 décembre 2010

Fêlure

La blessure est légère. 
Une perle de sang coule de la petite faille. 
Une goutte, une seule. 
Une larme écarlate, presque sèche déjà.


09 décembre 2010

Terre chaude

Il est possible qu'un jour, au bout d'une ruelle, je passe sans la voir devant ta maison où je ne suis jamais entrée. Je t'imagine flânant le long du marché du dimanche, ta main serrant une autre main, comme tu serrais la mienne dans ce petit port que tu avais choisi pour notre premier rendez-vous. Peut-être  en ce moment lis-tu dans la douce chaleur du poêle, ignorant le désordre des objets dispersés parmi lesquels tu as peut-être déjà oublié la bougie que je t’avais donnée et que tu allumais pour t'imprégner encore du parfum de ma chambre. J’écoute en t’écrivant un disque que tu m’as offert, bousculée par le texte dont la langue crue résonne étrangement en moi. Je pense au vert jade de tes yeux absorbant mon plaisir, aux caresses légère de tes mains sur mon visage, effleurant mon front et suivant la courbe de mon nez jusqu’à mes lèvres. Je nous revois le premier jour courir en riant sous la pluie en serrant nos corps sous ton parapluie dans le fracas de l’orage de cette nuit si douce. J’entends encore ta voix sensuelle attisant soir après soir le désir de te retrouver. Elle le restera à mon cœur qui palpitait si fort et bat sans s’affoler pourtant de ne pas te revoir. En écoutant les mots d’un autre me raconter ce que peut-être tu n’aurais pas su dire, je referme les yeux pour réveiller le rêve d'avoir été pour toi comme une terre chaude.

07 décembre 2010

Enracinée

Mon visage de fillette sourit sur la photo. Assises autour de la table, mes sœurs offrent leurs fossettes et leurs yeux à l’objectif qui a capté cette scène il y a longtemps. Je revois la grande table recouverte d’une toile cirée entaillée par endroits par l’opinel de mon père. Je peux presque entendre le tintement des verres dans lesquels les journaliers buvaient le vin bon marché. Je me souviens de ces hommes coupant le pain dense et doré et, le tartinant, faisant perler les gouttelettes salées du beurre fabriqué dans la baratte de l’arrière-cuisine. Mon souvenir de ces temps révolus est peuplé de sensations et d’émotions, de visions fugaces, d’odeurs et de sons, bribes disparates que me restitue ma mémoire d’une enfance silencieuse. Comme si j’avais vécu près de tous ces gens qui partageaient mon quotidien sans entrer vraiment en contact avec eux. Enfant, je ne tenais pas en place. Je passais mes journées à arpenter mon territoire, de la grange au grenier, du grenier à l’étable. Je m’inventais un monde, presque heureuse de ma solitude de petite dernière, loin des préoccupations de mes sœurs plus âgées. Pendant qu’elles rêvaient de ville et de garçons, je m'imprégnais pour toujours de l'odeur du fourrage, de la tiédeur du lait mousseux à peine tiré du pis des vaches, de la chaleur des poussins à peine éclos. Je courais nu pieds sans surveillance aucune, le long des sentiers balisés de la propriété familiale. Je ne m’aventurais jamais au-delà. De talus en ruisseau, j’arpentais sans relâche les champs et les bosquets dont je connaissais chaque recoin. Mes parents partaient tôt le matin dans les champs. Je ne les revoyais pratiquement qu’à la nuit tombée. Jeanne, notre Nounou, ne savait rien me refuser. Elle relayait dans les travaux ménagers ma mère partie aux champs. Dès le matin, mon bol de chocolat à peine avalé, je m’enfuyais vers ma cabane dans le grand chêne. Elle me regardait partir, rentrait dans la maison et ne se souciait plus de moi de toute la journée. Orpheline placée à quinze ans chez mes grand-parents comme bonne à tout faire, elle connaissait la ferme et ses dépendances dans les moindres recoins. Elle savait toujours où venir me chercher quand mes parents s’impatientaient de ne pas me voir rentrer. 
Les corps s’animent au-delà de l’image. Le flux de ma mémoire me restitue des scènes qui m’atteignent comme une avalanche visuelle. Lorsqu’ils me reviennent, mes souvenirs d’enfance sont une succession de flashs sans paroles ; mon père conduisant son cheval dans ce champ en pente douce, plongeant vers la mer dont je peux dire qu’elle miroitait toujours du reflet scintillant des naissains d’huitres dans les parcs ; le figuier géant juste à l’entrée de ce champ et la silhouette des vieilles demoiselles qui le louaient à mon père. Je revois un jardin et des rangées de petits pois que j’aimais manger crus. Mon pouce les faisait glisser de leur cosse à ma bouche et ils craquaient légèrement sous mes dents, sucrés et fermes. Mon grand-père n’était jamais loin, affairé au jardin, son éternelle chemise longue de paysan débordant de son pantalon à fines rayures. Il se contentait d’un haussement d’épaules en voyant les ravages causés par ma cueillette sauvage dans son potager. Il s’en retournait dans la sombre maison basse, où des odeurs de choux et de sueur se mêlaient dans l’unique pièce où mangeaient et dormaient mes grands parents. La paille chaude et humide au fond du lit clos de bois lourdement ouvragé me dégoûtait un peu. Je les imaginais s’y glissant chaque soir sous leur édredon de plume et je m’enfuyais pour ne pas les embrasser, vaguement écoeurée par l’odeur aigrelette de leurs corps vieillissants. Je revois l’épaisse silhouette de ma grand-mère sans pour autant parvenir à me souvenir ni de ses traits, ni de sa voix. Je n’ai pas oublié sa robe en coton noir parsemé de minuscules fleurs blanches, ni le tablier sur lequel elle essuyait ses mains en les plaquant sur ses hanches, ni l’étroit corridor où elle préparait les repas familiaux qui m’étaient un supplice. Je leur préférais mes cueillettes de fruits ou les quignons de pain chipés à la cuisine et surtout les merveilleuses patates vertes destinées aux cochons que ma mère faisait cuire au fond d’un appentis. Elle jetait sans les laver celles qu’on ne pouvait ni consommer ni vendre dans une vieille lessiveuse et les laissait cuire pendant des heures, baignant dans une odorante eau herbeuse. Malgré les regards désapprobateurs de Jeanne, je ne pouvais m’empêcher de plonger mes doigts dans la marmite et je me cachais pour dévorer ces pommes de terre brûlantes, dans la chaleur de l’étable, vaguement coupable, et incapable de résister à leur saveur interdite.

02 décembre 2010

Déracinée

Ils avaient vendu la ferme. Et mes jeux et mes rêves. Je me suis retrouvée d’un coup projetée dans un monde de pacotille qu’ils venaient de sortir de leur chapeau. Je ne ressentais pas de joie à l’idée de m’installer dans leur nouveau cube flambant neuf. Mes parents entassaient les quelques objets ayant survécu à leur récente passion du formica dans une remorque et les rescapés prendraient place dans la nouvelle maison. Les vieilleries projetées du haut de la fenêtre du grenier s’étaient écrasées dans la cour de la ferme sous mes yeux épouvantés par cette joyeuse folie destructrice. Je m’attendais presque à ce qu’ils y mettent le feu. Les rares trésors de la famille avaient été vendus au brocanteur du coin. Je n’ai rien oublié de ces horribles journées.  Leurs rires se mêlaient au bruit des moteur des voitures chargées de paquets. Embarquée à la hâte sur la banquette arrière de la voiture de Papa, coincée entre plusieurs cartons de linge, j’eus ce jour là la certitude que mon enfance prenait fin, dans ce dernier voyage. J’aperçus mon vélo chargé sur la remorque du tracteur et nous quittâmes la grande bâtisse de pierre pour ne jamais y revenir. La chambre où je devrais désormais m’endormir chaque soir me faisait horreur. Trop neuve, trop carrée. Si vide. Personne ne comprenait que je regrette ma froide mansarde, ses épaisses poutres de bois et sa petite fenêtre inondant mon lit des rayons du soleil. Plus jamais je ne grimperais sur une chaise pour contempler les ardoises bleutées et luisantes de pluie sur le toit pentu du cellier voisin. J’étais la seule à ne pas m’être émerveillée lors de mes visites dans la nouvelle maison. Oui, elle était neuve. Et laide. Et confortable. Non, nous n’aurions plus besoin de nous déshabiller sous nos couvertures l’hiver; les gros radiateurs se chargeraient de dispenser la chaleur dans toutes les pièces. Je les écoutais à peine me rabâcher sans cesse que je m’habituerais. Plus ils m’encourageaient à abandonner sans regrets la vieille ferme, plus je détestais cette maison dont ils m’avaient demandé d’être la marraine. Ils avaient espéré sans doute me consoler en m’offrant le privilège de monter déposer tout en haut de la charpente un bouquet porte-bonheur. De là haut, j’avais aperçu la ferme et ses champs. En redescendant, j’avais détesté de tout mon coeur le petit terrain nu et défoncé où prendraient vie bientôt de timides pousses décoratives. Je pleurais déjà mes ballades le long des talus et mes rêveries au milieu des blés. Je n'en aimai que plus les arbres dont les branches n’abriteraient plus mes songes d’enfant indocile. L’envie de m’enfuir pour toujours me saisit à nouveau lorsque, le premier soir, au milieu du désordre, j'observai en silence ma famille attablée pour un premier souper dans l’affreuse salle à manger de cette maison sans âme. 

14 novembre 2010

La chute

Aux beaux jours, Momo se pose tous les matins en terrasse. Elle arrive à fond dans son fauteuil et il ne se passe pas un jour sans qu’elle renverse les verres de la table d’à côté en arrivant trop vite dans son engin motorisé. Ludo le lui fait remarquer et ils se chamaillent. C’est comme un rituel entre eux et je la soupçonne de le faire exprès pour qu’il s’occupe d’elle et vienne plus vite lui faire la bise du matin en ramassant ce qu’elle a fait tomber. Elle demande un café, et attend tranquillement l'heure du déjeuner en lisant le journal.
Ce jour là, il fait frisquet. La Momomobile est garée devant la porte. Le nouvel accès handicapé n’est toujours pas posé. Dès que ce sera fait, elle pourra  enfin aller et venir en utilisant la rampe, mais en attendant, elle ne peut pas passer la marche et il faut la soutenir pour qu’elle fasse quelques pas et puisse s’installer à l’intérieur.
Elle remue son café en silence. Ses traits sont un peu tirés.
- Salut Momo ! T’en fais une tête, ça va pas ?
- Non. J’suis en vrac. Et j’ai encore fait une bêtise !
- Allez raconte, t'as inondé ta salle de bains ? 
- ....
Ce matin, c'est pas gagné pour la faire marrer.
- Non. Hier soir, j’suis tombée de mon lit !
- Ah ! Merde ! T’as pas pu y remonter ?
Depuis des années une infirmière vient chaque jour la lever et l'habiller, puis revient la déshabiller et la coucher. Elle peut relever son lit à télécommande - sa game boy comme elle dit - mais une fois allongée, elle ne bouge plus jusqu'au matin. Elle peut tout juste se lever de sa chaise en s’accrochant à son déambulateur. Alors se relever d’une chute…
- Ben non. J’ai tiré sur ma couette et j’me suis enroulée dedans comme j’ai pu. J'étais trop loin du téléphone...J'suis restée par terre jusqu’à ce que l’infirmière arrive.
- Tu t’es pas fait mal en tombant au moins ?
- Non. Mais j’ai pas fermé l'oeil. J'aurais bien pu crever là toute seule!
- ...
- Et en plus, ce matin il a fallu appeler les pompiers. L’infirmière pouvait pas me soulever !
- Ben, c’est vrai que t’es lourde !
J’en sais quelque chose. La seule fois j’ai voulu l'aider à quitter son fauteuil, j’ai failli tomber avec elle tellement j’ai été surprise par ses 80 kilos !
- Va falloir que je te mette au régime toi ! lui lance le chef en lui apportant son assiette.
La moitié mobile du visage de Momo s'éclaire d'un sourire.
- Ca, c’est ce que me dit toujours ma fille!
- Elle dit ça ta fille ?
- Ouais. A chaque fois que je la vois, elle me dit que j’ai encore grossi. Et j'me fais engueuler.
- Ben, t'auras qu'à lui dire que tu te mets au régime après Noël ! Tu vas toujours à Paris?
- Ah ! ça je sais pas, c’est pas sûr qu’elle soit là cette année. Ils vont peut-être partir au ski.
- L’année dernière, ils étaient où déjà?
- Me rappelle plus.
Au ski.
J’y avais pas pensé.
Imparable.

08 novembre 2010

Jeff

Il vit seul dans son appartement au-dessus de mon restaurant. Il m’a expliqué un jour que son corps déformé est un handicap de naissance. Il n'a jamais pu travailler. Ses parents lui ont laissé suffisamment d’argent pour vivre sans en manquer jusqu’à la fin de ses jours.  
Son allure étrange et son élocution difficile sont accentuées par les pastis qu’il descend à longueur de journée.
J’ai appris peu à peu à décrypter ses messages verbaux un peu flous. Il marmonne la plupart du temps et crie de sa fenêtre sur les passants quand il a trop bu. Il a souvent trop bu. 
Il vient déjeuner de temps en temps. Je lui ai conseillé d’éviter de brailler lorsqu’il est chez moi et je commence à le connaître suffisamment pour mesurer son ivresse et refuser de lui servir encore à boire sans qu’il fasse un scandale.
Il s’est offert une voiture adaptée à son handicap et part le matin battre la campagne. Je me demande parfois comment il fait pour ne pas s’envoyer dans les décors quand il revient dans sa voiture boueuse et pleine de bosses. Il rentre souvent dans un état second et manoeuvre tant bien que mal sur l’emplacement que la municipalité a mis à sa disposition en bas de l'immeuble.
Il trouve régulièrement une voiture stationnée sur sa place de parking lorsqu'il rentre le soir. Il passe au restaurant pour y chercher celui ou celle qui squatte l'emplacement réservé. Il essaie quelquefois de me demander un verre, mais je lui réponds invariablement qu'il a assez bu, et il repart se chercher une place un peu plus loin. Lorsqu'il ne descend pas de sa voiture et que je l'entends klaxonner comme un dingue, je comprends qu’il est vraiment très saoul et très énervé et qu’il ameutera tout le quartier jusqu’à ce que l’indélicat voisin descende et aille se garer ailleurs.

Ce soir là, le restaurant est plein. La porte s’ouvre et Jeff entre, échevelé plus qu’à l’habitude. Il s’est pissé dessus et s’appuie sur la porte pour ne pas tomber.
Les regards des clients convergent instantanément vers ses yeux un peu fous et glissent gênés vers son pantalon beige trempé jusqu’aux genoux. Il titube, braguette ouverte.Je m’avance vers lui et lui lance à voix basse :
-  Eh ben, dis donc ! tu t’es lâché aujourd’hui !  Y a encore quelqu’un qui s’est garé à ta place ?
- J'veuuuux mmmangerr…
- Jeff, vu ton état, c’est pas possible.
- Mmmangeeeerrr…
Je l’attrape par le bras et le force à sortir.
- T’es trop saoul  pour que je te laisse entrer.
- Tu vvvveux pas m’servirrrrrrr ?
- Non, je ne veux pas te servir. Tu connais les règles.
- T’essssss une ssaloppe !
- Moi, je suis une salope?
- Ouaiiiiiiiiiiiis. Saaaaaaaloooooopee.
- On en reparlera demain.
- Heee d'façon, cheez toi, c'est trooo cheer!
- Oui, c'est ça. Allez, rentre chez toi maintenant.
Il part en zigzaguant, après avoir explosé et envoyé valser dans la rue l’ardoise du menu.
Je le suis des yeux jusqu’à sa porte sur laquelle il s’affale en maudissant la terre entière.
Il finit par trouver la serrure et j'entends un dernier Saaaaloooopeee! retentir dans la cage d'escalier.
Demain, il aura sans doute tout oublié.



04 novembre 2010

Un dimanche chez Momo

Il y a quelques jours, Momo a mis le feu à sa cuisine. Elle me raconte l’affaire de sa voix gouailleuse, lors de sa visite au snack où je suis en train de finir les peintures pour la réouverture prochaine.
-  Comment ça mis le feu,  Momo ?
-  Ben, la fille qui vient faire le ménage a laissé une friteuse en plastique sur une des plaques. Je me suis trompée de bouton…et ça a fondu !
-  Une friteuse en plastique ?
-  Une friteuse électrique avec du plastique. Tu verrais ça ! Ma cuisine est toute noire ! J'ai balancé de l'eau dessus, mais je peux pas nettoyer la gazinière, c’est tout collé !
- Bon. Ecoute, demain je viendrai voir ce que je peux faire. Je t’appelle.
- Merci ma petite poule, t’es gentille.
Il pleut des cordes quand j’arrive chez Momo le dimanche matin.
Elle est devant sa télé. Elle a sorti une bouteille de vin cuit de son frigo et l’a posée sur la table.
L’appartement de Momo est pas mal sympa. Elle a attendu 10 ans pour pouvoir s’installer enfin dans un logement HLM adapté à son handicap.
Les murs du coin cuisine sont vraiment noirs, et les plaques électriques baignent dans un mélange de plastique fondu et d'eau. C'est un vrai désastre ménager!
Je ne sais pas combien de temps ça lui a pris pour sentir l’odeur de plastique brûlé qui imprègne encore toute la pièce. Elle a dû s’endormir ou perdre la notion du temps.
- Eh ben dis-donc, t’as pas fait semblant !
- J’l'ai pas fait exprès!
- T’as eu de la chance de pas t’endormir longtemps, t’aurais pu mourir asphyxiée !
- Ouais, je sais. Bon, tu fais ce que tu peux, t’embête pas trop quand même.
Sa cuisine est vraiment dans un sale état . Non seulement c'est noirci presque partout, mais des assiettes sales traînent dans l’évier et un reste de pot-au feu à moitié moisi flotte dans une gamelle.
- Momo, qui te fait à manger et la vaisselle ?
-  Ben la femme de ménage,  mais là c’est férié, alors j’ai personne avant mercredi. Je peux pas faire grand chose avec une seule main.
Je fais la vaisselle, et j’attaque la grande lessive. La fumée a encrassé le crépi en profondeur. L’émail du couvercle de la gazinière a brûlé. Je frotte, je gratte. C’est une catastrophe au niveau déco, mais c’est propre. Il faudra repeindre pour effacer les traces du sinistre que Momo n’a pas voulu déclarer à son assurance. Peut-être qu’elle ne l’a pas payée. Je n’ai pas trop envie de lui poser la question.
Je vérifie que rien ne disjoncte quand je rallume les plaques et le four.
- Bon. C'est pas génial, faudrait trouver quelqu'un qui vienne donner un coup de peinture.
- Ben, je demanderai à Alain. Merci.  J'peux m'en servir maintenant de la plaque ?
- Oui, j'ai tout enlevé, ça fonctionne, mais tu fais gaffe hein ?
- Faudrait que j'me prépare un truc, je commence à avoir faim.
- Tu veux manger quoi ?
- J’sais pas, y a plein de bouffe dans le congel. On se fait un petit muscat ?
Va pour le muscat. On fume une ou deux cigarettes et elle me raconte.
La femme de ménage vient trois fois par semaine. Deux heures à chaque fois. Vu l’état du sol, elle ne doit pas savoir où se branche l’aspirateur ni où se range la serpillière. Momo  bénéficie des services d’une association pour ces 6 heures de nettoyage de son appart. Ca lui coûte 500 euros par mois. Je fais rapidement le calcul . Elle l’a fait aussi, elle sait bien qu’elle se fait arnaquer, mais elle n’a pas vraiment le choix. L’Association lui a été plus ou moins imposée par les services sociaux, d’après ce que je comprends. Je n’insiste pas.
Dans le congel de Momo, je trouve plusieurs kilos de crevettes et de friture de petits poissons, des coquilles Saint-Jacques, du poulet, du poisson pané, pas un seul sachet de légumes, des frites à gogo, de la crème glacée et de la tarte aux pommes.
- Oh ! ben tu risque pas de manquer de frites !
- Sauf que maintenant j’ai plus de friteuse !
Elle rigole.
- T'as du gaspacho, tu veux que je t’en prépare un peu ?
- Nan, j’aime pas ça.
- …..
- Jette le, faut que j’fasse de la place, le livreur de surgelés passe mardi livrer ma commande.
- Mais des surgelés, y'en a plein Momo ! Pourquoi t’as passé une commande alors que c’est bourré à craquer ?
- Ben, c’est comme ça, il passe le mardi, tous les quinze jours.
J’ai subitement la sensation que question racket facile, Momo est entre de bonnes mains…
Je repense à l’assistance sociale qui lui fait la morale parce qu’elle claque ses sous au snack. Elle devrait plutôt venir jeter un coup d’oeil sur l’état de la maison après le passage de la ménagère de SOS Ménage où calmer l’ardeur du vendeur de SOS Produits surgelés. Momo se marre comme une baleine en m'écoutant râler.
Je sors des crevettes, des Saint-Jacques, du saumon fumé et je prépare un déjeuner que nous partageons en regardant la télé.
Je lui prépare du café pour sa journée.
- Ah ! ça fait longtemps que j’avais pas mangé comme ça un dimanche !
Et pour cause, le dimanche, la cantine est fermée.
- Tu veux pas me faire chauffer un petit morceau de tarte ?
Deux cafés et deux morceaux de tarte plus tard, je repars en la laissant seule devant sa télé.
Je ne sais pas vraiment pourquoi je me sens coupable, tandis que j’essuie sur mes joues les larmes rageuses  se mêlant à la pluie qui tombe toujours aussi fort.

27 octobre 2010

Momo


Je vois Momo tous les jours. Le petit snack où je suis serveuse à mi-temps est son repaire du déjeuner. L'assistante sociale a beau la seriner avec ses recommandations d’économies,  rien n’y fait. Momo mange là tous les midis, c’est un peu sa maison et les patrons du snack sa famille.
- Elle se rend pas compte que c’est tout ce qui me reste comme plaisir dans la vie, c'te conne ! De toute façon, que je mange ici ou chez moi, à la fin du mois j'suis raide, alors hein qu'est-ce que ça change ? 
Sa voix rauque est rongée par les clopes qu’elle allume l’une derrière l’autre. Momo ne marche plus depuis douze ans. Un accident vasculaire cérébral qui l’a laissée hémiplégique. Elle s’emmerde sévère et zigzague dans sa momomobile à longueur de ses journées de solitude. Elle connaît tout le monde dans le village, certains la saluent, d'autres la klaxonnent quand elle roule au milieu de la rue rien que pour le plaisir de les faire ralentir !
- Eh, écrase-moi, tant qu' t'y es ! braille-t-elle invariablement aux voitures qui frôlent son fauteuil électrique.
Ca fait une bonne semaine que je suis en vacances, pour cause de travaux d’agrandissement qui n’en finissent pas. Ce matin, j’étais juste passée voir la tournure de la chose. Pas encore assez avancé pour que je retrousse mes manches ! Momo est venue aussi, voir le chantier de sa cantine. Je l’invite à boire un café en face. On ne se connait pas bien. Juste le temps des services, je la bichonne, et je la vanne pour la faire rigoler. Elle aime bien rigoler Momo. C’est pas le genre de femme qui supporte qu’on la plaigne. Elle fait aller, comme elle dit. 
Sirotant son petit noir, elle me raconte son boulot de monteuse pour une boite parisienne qui fabriquait les films publicitaires pour le cinoche. Et quand elle était caissière au PMU à Montmartre. Elle parle de son deuxième mari, qui a perdu tout leur argent dans d'invraisemblables magouilles. Et qui l’a quittée ensuite pour filer avec une jeunesse.
- Ah ! t’as eu deux maris toi aussi !
- Ouais. Mais moi, j’ai été vendue au premier par ma mère pour payer une dette. J’avais seize ans. Il va bientôt claquer, et tant mieux pour ma fille qui touchera le pactole, vu qu’il est plein aux as !
- Vendue ? Et il avait quel âge ce type ?
- Oh ! juste trente ans de plus que moi ! Le salaud !
- …
- Et c'est avec lui t’as eu ta fille ?
- C’est pas lui le père. On était mariés quand elle est née, alors elle porte son nom. Il a jamais fait d’enfant, lui, bien trop con !
Elle est intarissable Momo. Elle évoque son dernier compagnon, celui qui l‘a accompagnée dans sa maladie. La moitié mobile de son visage esquisse un tendre sourire. Sa voix s’adoucit tout à coup. 
- Il est mort y a quatre ans. Et maintenant j'suis seule. 
Avec juste une pension et sa petite retraite, elle galère. Sa fille habite Paris et ne s’occupe plus trop de sa mère handicapée et vieillissante. Une visite pendant l'été et encore. Je l'écoute raconter en se marrant sa solitude, son ras-le-bol parfois d’être bloquée dans ce trou, sans un rond en poche. L’électricité pas payée. Elle se débrouille comme elle peut. Elle a vendu ses derniers bijoux aujourd’hui. Un rachat d’or au poids.
- Le gars est venu les prendre, et il doit me dire aujourd’hui combien ça vaut. J’espère qu'y aura assez pour payer l’Edf.
- T’as filé tes bijoux à un mec que tu connais pas, comme ça ? T'es sûre que c’est pas une arnaque ?
- Mais non ! j’ai vu la pub à la télé.
- La pub à la télé ?
- Ben oui.
- ...
- Mais le prix de l'or au poids, il te l'a dit ?
- Ben non y savait pas, fallait qu'y voie ça.
- Et tes bijoux, tu sais combien ils pèsent ?
- Ben non, j'ai pas pensé à les peser, Ah, j'suis trop con !
- T'es pas vraiment méfiante, en tout cas.
- Bah! j'verrai bien. 
Tout à coup son accent parigot revient tandis qu’elle évoque à nouveau sa jeunesse à Paris. Paris, son rêve d'escapade. Elle veut y aller à Noël. C’est pour se payer le billet qu’elle a vendu ses bagues, et surtout sa pièce d’or à l’effigie du Général de Gaulle ! 
- Pasque que moi, le Général, c'était mon idole ! 
Elle espère que sa fille ne trouvera pas un prétexte pour ne pas la recevoir comme l'année dernière.
Au moment de la quitter,en me penchant pour l’embrasser, je suis happée par ses yeux bleus aux reflets dorés. Elle passe sa main dans ses cheveux blancs coupés au carré. Son  immobilité l'a empâtée, mais son visage est resté d’une saisissante beauté.


21 octobre 2010

Un nouveau jour

La lumière blême du matin m’éveille. L’automne offre à mes yeux à peine ouverts la valse ocre des feuilles mortes virevoltant dans le vent froid. Valser avec le temps qui reste. Joyeusement, rendre légères et pleines et rondes comme les joues de mes enfants les premières heures de ce jour et leur insuffler au réveil la joie d’exister. Qu’importent les nuits sans sommeil et les songes éveillés, puisque seul compte à présent le chemin à tracer dans le sillage de leurs sourires retrouvés.

18 octobre 2010

Vide

Il n'est plus que colère et rancune.
Je comprends sans comprendre.
Je ne sais pas.
Je ne sais plus.
J'erre dans la maison vidée de toutes ses affaires.
Je devrais être soulagée.
Mais je ne le suis pas.
Echec.
Tristesse.
Angoisse.






21 septembre 2010

A Robert

La première fois que je t’ai vu, tu étais légèrement angoissé. Tu avais un peu peur sans doute de perdre tes petits privilèges quotidiens. Tu les as tous gardés. Et tu en as obtenu d’autres. Tu es devenu mon client préféré. Je t’ai pris sous mon aile et pendant quatre ans je t’ai nourri. Mon restaurant était devenu ta seconde maison. Tu as découvert des plats que tu n'aurais jamais songé à goûter, et tu les as aimés. Parfois tu tentais bien d’abuser un peu de l’affection que je te portais. Comme un enfant capricieux, tu refusais de voir que j'étais débordée et tu me faisais les gros yeux parce que j’avais oublié ton café. Quand j’arrivais vers toi en te disant que tu avais toute ta vie devant toi, tu riais et je savais que nous nous comprenions. Lorsque je suis partie, nous avons continué à nous voir pour déjeuner où boire un café. Tu es devenu un chouette copain. Je débarquais chez toi avec tes plats préférés. Tu étais joyeux et tu t'accrochais à la vie de toutes tes forces. Jusqu'à l'année dernière. Tu n'avais pas envie de finir sur un lit d'hôpital. C'est pourtant là que tu es mort et je ne me console pas de n'avoir pas pu passer te faire rire une dernière fois. 
Hier, je suis entrée dans l’église en suivant ton cercueil. Pendant que le curé débitait ses fadaises, je pensais à ta façon d’enlever ton chapeau et de te recoiffer coquettement avec ton peigne d’écaille avant de venir embrasser serveuses et cuisinière. Tu avais besoin de ces bises qui réchauffaient tes ans et réveillaient l’œil coquin du jeune homme que tu es toujours resté, malgré l’âge et la maladie. Le baiser que j’ai posé sur ton cercueil était le dernier. Où que tu sois, je sais qu’il t’accompagne pour cette éternité à laquelle tu ne croyais pas.

Manifeste

On m'a dit : "Fais des chansons comme-ci" On m'a dit : "Fais des chansons comme-ça" Mais que surtout ça ne pa...