C’est en sortant de l’étude notariale après être devenus propriétaires qu’on a trouvé le vieux seau rempli de flotte à moitié croupie sous la fenêtre de notre future chambre.
Aucun doute, la vieille anglaise qui nous a vendu la maison nous avait sciemment caché ce détail. Il n’y avait évidemment pas de seau sous la fenêtre quand on a visité la baraque. Il faisait beau et sec et elle avait du planquer son seau pourri quelque part.
On avait bien remarqué en visitant des traces jaunâtres sur les plafonds ici et là, mais la vieille dame, à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession, nous avait assuré, la main sur le coeur, que tout avait été réparé, et qu’il fallait juste repeindre.
Lorsque la pluie se met à tomber en ce mois de décembre sur les Corbières, le seau se remplit assez vite jusqu’au bord. Il va falloir trouver d’où ça vient, et vite.
La charmante Mrs White avait eu une chance folle… Les tâches avaient séché durant l’été très sec. Quand les orages avaient éclaté mi octobre dans l’Aude, on avait déjà signé le compromis, et on était repartis sans rien savoir de cette fuite qui allait nous prendre la tête pendant des semaines, jusqu’à ce qu’on finisse par trouver le responsable : un tout petit trou dans les joints du carrelage de la terrasse du dessus…
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22 novembre 2019
Zab
J’étais arrivée à l’audience l’angoisse chevillée au ventre.
Cette lamentable histoire n’en finissait pas et me sapait le moral. J’étais usée par les difficultés liées à l’absence de Zab au restau pendant presque un an.
Les souvenirs des jours qui avaient précédé mes ennuis affluaient tandis que je gagnais mon siège. Je ne l'avais pas vue en arrivant mais le souvenir de son regard haineux lorsqu'elle était arrivée accompagnée de son conseil à la première audience était gravé dans mon esprit.
Elle était déjà en poste quand j’avais racheté l’affaire, et n’avait sans doute pas imaginé que je changerais radicalement la déco et ferais évoluer les prestations de ce petit restau de village où elle était la seule maîtresse à bord avant mon arrivée. Nous bossions ensemble depuis presque deux ans lorsque le conflit éclata. Nous étions devenues amies et nous avions convenu que je lui offrirais des vacances pendant la durée des travaux de rénovation. Elle n’était pas passée voir le chantier et cela m'avait un peu étonnée.
Quelques jours avant la réouverture, je l'appelai et lui demandai de venir voir la salle de restaurant transformée, et je compris qu'elle ne lui plaisait pas.
Il me fallait admettre que j’avais complètement merdé avec elle. Je ne mesurais que trop clairement à présent les conséquences d’un entretien où j’avais du mettre les choses à plat et tenté d’obtenir d’elle qu’elle accepte le changement de cap que j’avais choisi pour mon entreprise. Son silence pendant l'entretien avait été glacial, sa réticence à accepter mes décisions s’était transformée en une colère rentrée et j’avais naïvement pensé qu’elle finirait pas mesurer les effets positifs de mes choix. Je me trompais lourdement.
Elle s'était légèrement blessée pendant un service quelques jours après cette conversation et avait immédiatement fait valoir un accident du travail.
Et elle m’avait plantée en pleine saison d’été.
Après neuf mois d’arrêts maladie successifs, j’avais du me résoudre à la licencier sur les recommandations du médecin du travail.
Elle m’avait attaquée en justice pour harcèlement moral immédiatement après son licenciement et avait inventé une histoire affreuse où j’étais dépeinte comme une bonne à rien doublée d’une psychopathe martyrisant son personnel.
Son avocat n’avait pas convaincu les juges en première instance, et j'allais devoir l'écouter me salir une seconde fois pour tenter d’obtenir le dédommagement conséquent que sa cliente demandait toujours en procédure d’appel.
Le hasard fit assez bien les choses. Cet avocat à la réputation un peu sulfureuse s’était battu la veille de l’audience avec un client mécontent. Il avait le nez cassé et n’était pas en état de plaider. Ce fut une jeune avocate de son cabinet qui récupéra le dossier à la dernière minute et en l’absence de preuves de ce qu’elle tentait de faire admettre aux juges des prud’hommes, elle bredouilla et planta sa plaidoirie dans une confusion totale, rougissante et paniquée devant son dossier constitué uniquement d'allégations mensongères.
Je ressortis du tribunal sans être capable de me réjouir de cette seconde victoire.
Je revendis mon affaire quelques mois plus tard, épuisée psychologiquement par cette douloureuse histoire, traumatisée par les accusations de celle que j'avais fait l'erreur de considérer comme une amie.
Les poursuites s’arrêtèrent avec mon départ.
Mais Zab avait gagné.
Cette lamentable histoire n’en finissait pas et me sapait le moral. J’étais usée par les difficultés liées à l’absence de Zab au restau pendant presque un an.
Les souvenirs des jours qui avaient précédé mes ennuis affluaient tandis que je gagnais mon siège. Je ne l'avais pas vue en arrivant mais le souvenir de son regard haineux lorsqu'elle était arrivée accompagnée de son conseil à la première audience était gravé dans mon esprit.
Elle était déjà en poste quand j’avais racheté l’affaire, et n’avait sans doute pas imaginé que je changerais radicalement la déco et ferais évoluer les prestations de ce petit restau de village où elle était la seule maîtresse à bord avant mon arrivée. Nous bossions ensemble depuis presque deux ans lorsque le conflit éclata. Nous étions devenues amies et nous avions convenu que je lui offrirais des vacances pendant la durée des travaux de rénovation. Elle n’était pas passée voir le chantier et cela m'avait un peu étonnée.
Quelques jours avant la réouverture, je l'appelai et lui demandai de venir voir la salle de restaurant transformée, et je compris qu'elle ne lui plaisait pas.
Il me fallait admettre que j’avais complètement merdé avec elle. Je ne mesurais que trop clairement à présent les conséquences d’un entretien où j’avais du mettre les choses à plat et tenté d’obtenir d’elle qu’elle accepte le changement de cap que j’avais choisi pour mon entreprise. Son silence pendant l'entretien avait été glacial, sa réticence à accepter mes décisions s’était transformée en une colère rentrée et j’avais naïvement pensé qu’elle finirait pas mesurer les effets positifs de mes choix. Je me trompais lourdement.
Elle s'était légèrement blessée pendant un service quelques jours après cette conversation et avait immédiatement fait valoir un accident du travail.
Et elle m’avait plantée en pleine saison d’été.
Après neuf mois d’arrêts maladie successifs, j’avais du me résoudre à la licencier sur les recommandations du médecin du travail.
Elle m’avait attaquée en justice pour harcèlement moral immédiatement après son licenciement et avait inventé une histoire affreuse où j’étais dépeinte comme une bonne à rien doublée d’une psychopathe martyrisant son personnel.
Son avocat n’avait pas convaincu les juges en première instance, et j'allais devoir l'écouter me salir une seconde fois pour tenter d’obtenir le dédommagement conséquent que sa cliente demandait toujours en procédure d’appel.
Le hasard fit assez bien les choses. Cet avocat à la réputation un peu sulfureuse s’était battu la veille de l’audience avec un client mécontent. Il avait le nez cassé et n’était pas en état de plaider. Ce fut une jeune avocate de son cabinet qui récupéra le dossier à la dernière minute et en l’absence de preuves de ce qu’elle tentait de faire admettre aux juges des prud’hommes, elle bredouilla et planta sa plaidoirie dans une confusion totale, rougissante et paniquée devant son dossier constitué uniquement d'allégations mensongères.
Je ressortis du tribunal sans être capable de me réjouir de cette seconde victoire.
Je revendis mon affaire quelques mois plus tard, épuisée psychologiquement par cette douloureuse histoire, traumatisée par les accusations de celle que j'avais fait l'erreur de considérer comme une amie.
Les poursuites s’arrêtèrent avec mon départ.
Mais Zab avait gagné.
31 juillet 2012
Une presque histoire d'O
Un rapide coup d’œil sur une photo, une lecture en diagonale des mots écrits par la belle lui suffisaient pour trouver le ton et attirer l'attention de sa nouvelle conquête.
Trois ans déjà qu'il chassait les femmes sur les sites de rencontres, au gré de ses envies et de ses besoins. Son flair quasi infaillible lui permettait de repérer immédiatement les femmes esseulées, ayant dépassé ou atteint la cinquantaine, aux visages marqués par la solitude. En écrivant brièvement leurs attentes, en évoquant leur lassitude des relations éphémères, elles devenaient instantanément ses cibles préférées.
La drague sur internet était pour lui plus qu'un passe-temps. Son discours savait s'adapter aux désirs des femmes, qu'il captait avec la rapidité du prédateur qu'il était devenu. Quelques échanges épistolaires lui suffisaient pour cerner leur personnalité et répondre aux attentes des belles à conquérir.
Il allait toujours très vite, suscitant sans peine l'envie d'un premier rendez-vous. Il fallait que l'histoire démarre comme un tourbillon. Il fallait qu'elles croient que leur vie allait changer. C'était une stratégie efficace qui avait fait ses preuves.
Un jour célibataire épanoui à la recherche de la compagne intelligente et cultivée, un jour homme délaissé et malheureux lassé des mauvais tours de Cupidon, il jouait sur tous les registres sans l'ombre d'une hésitation.
Sans doute l'avait-il été jadis, malheureux et seul, avant de se lancer dans sa folle entreprise.
Il avait cessé toute autre activité depuis deux ans, invoquant une maladie rare et invalidante pour justifier sa grande disponibilité à celles qui s’interrogeaient sur ses moyens de subsistance.
Il passait désormais une partie de sa vie dans une pièce sans fenêtre, face à l'eau un peu saumâtre de quatre aquariums où vivaient des poissons exotiques dont il surveillait la reproduction avec attention.
L'odeur légèrement sucrée du tabac dont il bourrait ses pipes envahissait constamment le bunker sombre et quasi monacal où il contemplait jour après jour son étrange tableau de chasse : des femmes. Leurs photographies classées par date occupaient désormais le disque dur de l'ordinateur puissant qu'il venait de s'offrir.
De ses échappées en compagnie de ses belles, il rapportait aussi des photos de végétaux et d'oiseaux, paysages ou bateaux.
Pour ses proches, il préparait sa reconversion et envisageait de faire une brillante carrière dans la photographie. Il en avait décidé ainsi. Il y travaillait officiellement en permanence, sûr de son talent et fermement décidé à obtenir la reconnaissance qu'il estimait mériter.
Dans l'appartement subtilement masculin où il invitait ses futures amantes, il leur faisait découvrir avec une modestie feinte ses marqueteries, belles images indécentes de femmes, travaillées avec talent et délicatesse dans des bois fragiles et précieux.
Ses visiteuses, déjà séduites par la ferveur de ses messages et son agréable et intéressante conversation, étaient rapidement subjuguées par le talent de l'artiste.
Il avait su dévoiler sa forte personnalité par la décoration très personnelle de son appartement, où les orchidées aux teintes roses et mauves accueillaient avec douceur les regards happés et presque éblouis dès l'entrée dans son salon par le gigantesque portait d'une pulpeuse mexicaine, œuvre somptueuse aux teintes violentes et profondes. La toile, puissamment évocatrice, faisait la fierté de l'homme aux cheveux bruns, autant que sa splendide collection de pipes de bruyère, scrupuleusement entretenues et mises en valeur sur un meuble d'amarante.
Homme organisé et précis, il ne laissait jamais rien au hasard. La première visite de son antre se terminait par le partage d'une tasse de son thé préféré sur son impeccable terrasse. Des dizaines de plantes rares et de bonsaïs magnifiques, cultivés avec une évidente persévérance, côtoyaient un couple de perruches colorées silencieuses dans leur grande volière.
La seule réelle faille de son entreprise de séduction résidait cependant dans sa nature un rien trop méticuleuse. Les railleries de quelques unes de ses conquêtes, amusées par ses multiples rituels, avaient contribué à aiguiser sa redoutable réactivité. Ses brefs moments d'agacement incontrôlés se transformaient en touchantes pirouettes verbales sur ses mauvaises habitudes d'homme trop solitaire, lorsqu'une belle déplaçait chez lui un objet dont l'emplacement avait été minutieusement choisi. Accompagnant ses excuses d'un sourire ravageur et d'une douce caresse, il dissipait en virtuose la gêne provoquée par sa troublante et dérangeante maniaquerie.
En ce matin d'avril, après un hiver passé à séduire quelques belles près de chez lui, il pensait à l'été. Il était encore un peu trop tôt dans la saison pour démarrer sa chasse annuelle sur Avignon, il avait encore du temps pour trouver une compagne qui pourrait l'héberger pendant la durée du festival. Il repéra une brune avignonnaise, dont les yeux bruns pétillaient derrière des lunettes un peu grandes pour son visage au teint clair. Il ajouta son profil à ceux qui attendaient déjà dans sa sélection.
Ses visites régulières à sa mère fortunée, âgée et malade, le contraignaient un peu dans ses escapades prolongées loin de la maison de retraite où elle résidait. Il évoquait invariablement sa tendre sollicitude envers sa génitrice, dont la santé vacillante lui servait d'alibi pour écourter son séjour chez une belle quand une autre s'impatientait.
Il s'arrêta dans la rédaction d'un mail qu'il avait prévu d'envoyer à un contact récent sur Montpellier. Ses doigts un peu épais butaient sur le clavier, il hésitait un peu.
M lui avait semblé assez fragile pour craquer assez vite. Ses messages d'homme solitaire et sensible à la recherche d'une compagne douce et sincère avaient bien fonctionné, il en était content. Bien rodés, ils faisaient mouche à tous les coups, et très vite, il avait cru toucher la corde sensible chez son interlocutrice. La réponse de M à son dernier mail l'avait pourtant agacé, elle était réservée, visiblement prudente. Trop modérée dans ses mots et quelque peu effarouchée par ses sollicitations à la rencontrer très vite, elle prendrait sans doute peur s'il lui jouait trop tôt le jeu de la passion. Elle n'était visiblement pas prête, les cernes légères sous ses yeux lui avaient pourtant confirmé qu'elle était triste et vraiment seule. Il changea quelques mots, adoucit le ton de sa lettre.
Quelques heures d'attente, juste ce qu'il faut, rendraient à la belle la lecture de son message plus agréable encore. Il y apparaîtrait raisonnable et respectueux des craintes formulées à demi mots. Il fallait attendre. " Et puis, la côte, par chez elle, je connais déjà", se disait-il en faisant défiler sur son écran les photos d'une femme vivant à Marseille qui lui avait donné récemment un peu de fil à retordre. "Dommage", pensait-il en recadrant les photos de la belle marseillaise...
En vérifiant son âge, il comprit immédiatement pourquoi il n'avait pas pu conclure. "Trop jeune ! Mais où avais-je la tête ! Celle ci n'est pas encore assez mûre, pas encore assez seule". Les clichés volés cet après-midi là le ramenèrent au souvenir de la blonde récalcitrante dont il avait déjà oublié le prénom. Il le vérifia sans s'émouvoir. Le corps ferme et le visage lisse lui rappelèrent instantanément qu'il ne pouvait obtenir de résultat qu'avec des femmes un peu moins sûres de leur beauté que celle qu'il avait photographiée, assise sur un muret, offrant à son objectif l'ovale presque parfait de son visage resplendissant.
"Il faudra quand même que j'en retrouve une à Marseille ! "Il grommela quelques mots rageurs envers la belle qui ne s'était guère émue de ses talents de photographe et n'avait pas souhaité le revoir ! Il arrivait pourtant toujours à ses fins avec son boitier Canon professionnel. Ne se baladait jamais sans un grand sac dans lequel il trimballait ses lourds objectifs. Il savait capter les sourires, il cadrait à la perfection les visages les plus intimidés. Lorsqu'il leur envoyait par mail avec quelques mots choisis les photos prises lors d'une sage première promenade, elles fondaient, réconciliées avec leur image.
Il ne lui restait plus alors qu'à tisser sa toile. Il recueillait leurs confidences, captait leurs attentes, son intelligence vive et son expérience de la gent féminine faisaient le reste! Elles craquaient, et n'avaient, dès les premiers mots tendres, plus d'autre envie que celle de le revoir et de garder près d'elles cet homme si raffiné, si créatif et si séduisant. Il débarquait pour quelques jours, installait ses petits affaires, prenait ses aises, se faisant offrir le gîte et le couvert, satisfait d'obtenir rapidement des plus attendries une pension complète qui lui remboursait allègrement sa mise de départ, une bouteille de bon vin, ou carrément un dîner pour les plus romantiques.
Il était toujours en manque de nouveauté. Déjà un peu lassé de ses conquêtes de l'hiver, il ne doutait cependant pas de sa capacité à retrouver à la rentrée la confiance et l'amour de celles qu'il devrait délaisser durant l'été. Dans l'immédiat, il comptait bien se faire offrir des vacances ! Il savait que dès son retour, il se réchaufferait à nouveau dans leurs lits, un soir chez l'une, un après-midi chez l'autre. Nourri et logé, ivre du vin qu'il aimait boire et du plaisir de leur faire croire encore en son amour sincère, il pourrait reprendre sa chasse et enrichir sa collection de portraits, bien au chaud chez ses régulières, qu'il présenterait aux nouvelles venues comme de vieilles amies. En quelques années, il avait appris l'art de se faire aimer durablement de toutes les femmes qu'il séduisait. Elles lui pardonnaient ses absences, qu'il leur décrivait comme des moments d'égarement. Il entretenait ainsi, grâce à son réel talent à toucher leur cœur, des liaisons multiples et très confortables avec ses indulgentes amantes.
Son cerveau de prédateur fonctionnait à toute vitesse. Son éternelle pipe coincée entre les dents, il se reconnecta sur son site préféré, s'arrêta soudain devant un regard bleu. Il sentit monter l'excitation joyeuse qu'il ressentait à chaque fois que son expérience de fin limier du net le mettait en présence d'un regard intéressant.
Elle habitait assez loin de chez lui, au bord de la méditerranée, dans un département réputé pour la beauté de son littoral et la douceur de son climat.
Tout l'hiver, pour surveiller et obtenir de l'argent de sa mère, il n'avait chassé que près de chez lui, renonçant à s'absenter trop longtemps. Depuis quelques semaines, son nouveau matériel de photo au point et les poches presque vides, il ressentait l'envie d'élargir son territoire pour échapper à l'écrasante chaleur de l'été de la ville sans charme où il résidait.
"la Côte d'Azur ! " Pas mal pour les vacances !" Il se plongea dans la lecture de ce qu'elle écrivait d'elle. "Ah! En voilà une qui a du potentiel ! " Il partit d'un grand éclat de rire, il venait de trouver celle qui deviendrait, il en était certain, la femme de sa vie le temps d'un été.
Il était 18 heures, il lui envoya immédiatement un premier message amical, qui faisait écho aux écrits de la femme aux yeux bleus. Il attendit, comme toujours, la réponse de sa future belle, en n'oubliant pas d'envoyer à M le mail qu'elle devait attendre impatiemment.
"Et de deux ! Je le tiens, mon été en bord de mer ! " ...
Trois ans déjà qu'il chassait les femmes sur les sites de rencontres, au gré de ses envies et de ses besoins. Son flair quasi infaillible lui permettait de repérer immédiatement les femmes esseulées, ayant dépassé ou atteint la cinquantaine, aux visages marqués par la solitude. En écrivant brièvement leurs attentes, en évoquant leur lassitude des relations éphémères, elles devenaient instantanément ses cibles préférées.
La drague sur internet était pour lui plus qu'un passe-temps. Son discours savait s'adapter aux désirs des femmes, qu'il captait avec la rapidité du prédateur qu'il était devenu. Quelques échanges épistolaires lui suffisaient pour cerner leur personnalité et répondre aux attentes des belles à conquérir.
Il allait toujours très vite, suscitant sans peine l'envie d'un premier rendez-vous. Il fallait que l'histoire démarre comme un tourbillon. Il fallait qu'elles croient que leur vie allait changer. C'était une stratégie efficace qui avait fait ses preuves.
Un jour célibataire épanoui à la recherche de la compagne intelligente et cultivée, un jour homme délaissé et malheureux lassé des mauvais tours de Cupidon, il jouait sur tous les registres sans l'ombre d'une hésitation.
Sans doute l'avait-il été jadis, malheureux et seul, avant de se lancer dans sa folle entreprise.
Il avait cessé toute autre activité depuis deux ans, invoquant une maladie rare et invalidante pour justifier sa grande disponibilité à celles qui s’interrogeaient sur ses moyens de subsistance.
Il passait désormais une partie de sa vie dans une pièce sans fenêtre, face à l'eau un peu saumâtre de quatre aquariums où vivaient des poissons exotiques dont il surveillait la reproduction avec attention.
L'odeur légèrement sucrée du tabac dont il bourrait ses pipes envahissait constamment le bunker sombre et quasi monacal où il contemplait jour après jour son étrange tableau de chasse : des femmes. Leurs photographies classées par date occupaient désormais le disque dur de l'ordinateur puissant qu'il venait de s'offrir.
De ses échappées en compagnie de ses belles, il rapportait aussi des photos de végétaux et d'oiseaux, paysages ou bateaux.
Pour ses proches, il préparait sa reconversion et envisageait de faire une brillante carrière dans la photographie. Il en avait décidé ainsi. Il y travaillait officiellement en permanence, sûr de son talent et fermement décidé à obtenir la reconnaissance qu'il estimait mériter.
Dans l'appartement subtilement masculin où il invitait ses futures amantes, il leur faisait découvrir avec une modestie feinte ses marqueteries, belles images indécentes de femmes, travaillées avec talent et délicatesse dans des bois fragiles et précieux.
Ses visiteuses, déjà séduites par la ferveur de ses messages et son agréable et intéressante conversation, étaient rapidement subjuguées par le talent de l'artiste.
Il avait su dévoiler sa forte personnalité par la décoration très personnelle de son appartement, où les orchidées aux teintes roses et mauves accueillaient avec douceur les regards happés et presque éblouis dès l'entrée dans son salon par le gigantesque portait d'une pulpeuse mexicaine, œuvre somptueuse aux teintes violentes et profondes. La toile, puissamment évocatrice, faisait la fierté de l'homme aux cheveux bruns, autant que sa splendide collection de pipes de bruyère, scrupuleusement entretenues et mises en valeur sur un meuble d'amarante.
Homme organisé et précis, il ne laissait jamais rien au hasard. La première visite de son antre se terminait par le partage d'une tasse de son thé préféré sur son impeccable terrasse. Des dizaines de plantes rares et de bonsaïs magnifiques, cultivés avec une évidente persévérance, côtoyaient un couple de perruches colorées silencieuses dans leur grande volière.
La seule réelle faille de son entreprise de séduction résidait cependant dans sa nature un rien trop méticuleuse. Les railleries de quelques unes de ses conquêtes, amusées par ses multiples rituels, avaient contribué à aiguiser sa redoutable réactivité. Ses brefs moments d'agacement incontrôlés se transformaient en touchantes pirouettes verbales sur ses mauvaises habitudes d'homme trop solitaire, lorsqu'une belle déplaçait chez lui un objet dont l'emplacement avait été minutieusement choisi. Accompagnant ses excuses d'un sourire ravageur et d'une douce caresse, il dissipait en virtuose la gêne provoquée par sa troublante et dérangeante maniaquerie.
En ce matin d'avril, après un hiver passé à séduire quelques belles près de chez lui, il pensait à l'été. Il était encore un peu trop tôt dans la saison pour démarrer sa chasse annuelle sur Avignon, il avait encore du temps pour trouver une compagne qui pourrait l'héberger pendant la durée du festival. Il repéra une brune avignonnaise, dont les yeux bruns pétillaient derrière des lunettes un peu grandes pour son visage au teint clair. Il ajouta son profil à ceux qui attendaient déjà dans sa sélection.
Ses visites régulières à sa mère fortunée, âgée et malade, le contraignaient un peu dans ses escapades prolongées loin de la maison de retraite où elle résidait. Il évoquait invariablement sa tendre sollicitude envers sa génitrice, dont la santé vacillante lui servait d'alibi pour écourter son séjour chez une belle quand une autre s'impatientait.
Il s'arrêta dans la rédaction d'un mail qu'il avait prévu d'envoyer à un contact récent sur Montpellier. Ses doigts un peu épais butaient sur le clavier, il hésitait un peu.
M lui avait semblé assez fragile pour craquer assez vite. Ses messages d'homme solitaire et sensible à la recherche d'une compagne douce et sincère avaient bien fonctionné, il en était content. Bien rodés, ils faisaient mouche à tous les coups, et très vite, il avait cru toucher la corde sensible chez son interlocutrice. La réponse de M à son dernier mail l'avait pourtant agacé, elle était réservée, visiblement prudente. Trop modérée dans ses mots et quelque peu effarouchée par ses sollicitations à la rencontrer très vite, elle prendrait sans doute peur s'il lui jouait trop tôt le jeu de la passion. Elle n'était visiblement pas prête, les cernes légères sous ses yeux lui avaient pourtant confirmé qu'elle était triste et vraiment seule. Il changea quelques mots, adoucit le ton de sa lettre.
Quelques heures d'attente, juste ce qu'il faut, rendraient à la belle la lecture de son message plus agréable encore. Il y apparaîtrait raisonnable et respectueux des craintes formulées à demi mots. Il fallait attendre. " Et puis, la côte, par chez elle, je connais déjà", se disait-il en faisant défiler sur son écran les photos d'une femme vivant à Marseille qui lui avait donné récemment un peu de fil à retordre. "Dommage", pensait-il en recadrant les photos de la belle marseillaise...
En vérifiant son âge, il comprit immédiatement pourquoi il n'avait pas pu conclure. "Trop jeune ! Mais où avais-je la tête ! Celle ci n'est pas encore assez mûre, pas encore assez seule". Les clichés volés cet après-midi là le ramenèrent au souvenir de la blonde récalcitrante dont il avait déjà oublié le prénom. Il le vérifia sans s'émouvoir. Le corps ferme et le visage lisse lui rappelèrent instantanément qu'il ne pouvait obtenir de résultat qu'avec des femmes un peu moins sûres de leur beauté que celle qu'il avait photographiée, assise sur un muret, offrant à son objectif l'ovale presque parfait de son visage resplendissant.
"Il faudra quand même que j'en retrouve une à Marseille ! "Il grommela quelques mots rageurs envers la belle qui ne s'était guère émue de ses talents de photographe et n'avait pas souhaité le revoir ! Il arrivait pourtant toujours à ses fins avec son boitier Canon professionnel. Ne se baladait jamais sans un grand sac dans lequel il trimballait ses lourds objectifs. Il savait capter les sourires, il cadrait à la perfection les visages les plus intimidés. Lorsqu'il leur envoyait par mail avec quelques mots choisis les photos prises lors d'une sage première promenade, elles fondaient, réconciliées avec leur image.
Il ne lui restait plus alors qu'à tisser sa toile. Il recueillait leurs confidences, captait leurs attentes, son intelligence vive et son expérience de la gent féminine faisaient le reste! Elles craquaient, et n'avaient, dès les premiers mots tendres, plus d'autre envie que celle de le revoir et de garder près d'elles cet homme si raffiné, si créatif et si séduisant. Il débarquait pour quelques jours, installait ses petits affaires, prenait ses aises, se faisant offrir le gîte et le couvert, satisfait d'obtenir rapidement des plus attendries une pension complète qui lui remboursait allègrement sa mise de départ, une bouteille de bon vin, ou carrément un dîner pour les plus romantiques.
Il était toujours en manque de nouveauté. Déjà un peu lassé de ses conquêtes de l'hiver, il ne doutait cependant pas de sa capacité à retrouver à la rentrée la confiance et l'amour de celles qu'il devrait délaisser durant l'été. Dans l'immédiat, il comptait bien se faire offrir des vacances ! Il savait que dès son retour, il se réchaufferait à nouveau dans leurs lits, un soir chez l'une, un après-midi chez l'autre. Nourri et logé, ivre du vin qu'il aimait boire et du plaisir de leur faire croire encore en son amour sincère, il pourrait reprendre sa chasse et enrichir sa collection de portraits, bien au chaud chez ses régulières, qu'il présenterait aux nouvelles venues comme de vieilles amies. En quelques années, il avait appris l'art de se faire aimer durablement de toutes les femmes qu'il séduisait. Elles lui pardonnaient ses absences, qu'il leur décrivait comme des moments d'égarement. Il entretenait ainsi, grâce à son réel talent à toucher leur cœur, des liaisons multiples et très confortables avec ses indulgentes amantes.
Son cerveau de prédateur fonctionnait à toute vitesse. Son éternelle pipe coincée entre les dents, il se reconnecta sur son site préféré, s'arrêta soudain devant un regard bleu. Il sentit monter l'excitation joyeuse qu'il ressentait à chaque fois que son expérience de fin limier du net le mettait en présence d'un regard intéressant.
Elle habitait assez loin de chez lui, au bord de la méditerranée, dans un département réputé pour la beauté de son littoral et la douceur de son climat.
Tout l'hiver, pour surveiller et obtenir de l'argent de sa mère, il n'avait chassé que près de chez lui, renonçant à s'absenter trop longtemps. Depuis quelques semaines, son nouveau matériel de photo au point et les poches presque vides, il ressentait l'envie d'élargir son territoire pour échapper à l'écrasante chaleur de l'été de la ville sans charme où il résidait.
"la Côte d'Azur ! " Pas mal pour les vacances !" Il se plongea dans la lecture de ce qu'elle écrivait d'elle. "Ah! En voilà une qui a du potentiel ! " Il partit d'un grand éclat de rire, il venait de trouver celle qui deviendrait, il en était certain, la femme de sa vie le temps d'un été.
Il était 18 heures, il lui envoya immédiatement un premier message amical, qui faisait écho aux écrits de la femme aux yeux bleus. Il attendit, comme toujours, la réponse de sa future belle, en n'oubliant pas d'envoyer à M le mail qu'elle devait attendre impatiemment.
"Et de deux ! Je le tiens, mon été en bord de mer ! " ...
02 octobre 2011
Largage dominical #27
Je déambulais sur la place baignée de soleil d’un joli quartier toulonnais où j'aime me ballader. Assez bourgeois, sans doute, à en juger par la vue splendide qu’offrent les terrasses des grandes maisons toutes orientées vers la mer. Je flanais, donc, accompagnée de ma fille, dans ce vide-grenier plutôt huppé, quand mon regard s’est arrêté sur une femme souriante, qui semblait jouer le jeu avec délice et appelait les passants d’un air enjoué. Elle vendait les chemises de son mari, celles qu’il n'a jamais mises. Elle était drôle cette femme, me proposant de lui acheter deux euros ces jolis vêtements qu’elle avait apportés en cadeau à son homme, et qu’il avait acceptés avec un tendre sourire, peut-être un peu moqueur, tout en sachant qu’il ne les porterait jamais plus d’une fois, juste pour lui faire plaisir.
Elle se mit à me les montrer toutes, accompagnant ses gestes du récit amusé et teinté de tendresse des souvenirs liés à ses cadeaux désormais étalés, un peu froissés, sur une bâche bleue. J’imaginais cette femme amoureuse traînant les boutiques en pensant à son homme. Je pouvais presque la voir rentrant chez eux, lui glissant joyeusement entre les mains un joli papier de soie contenant une de ces chemises, avec au fond du cœur le plaisir d’offrir à son amoureux un petit peu d’elle-même. Sa tranquille jovialité, sa façon de rire de bon cœur de ses « bides » m’ont tant attendrie que je l’ai laissée faire, complice et amusée. Tout en me parlant, elle me tendait les tissus provençaux, les douces soies brodées, les cotons colorés, et ce moment tout simple de connivence avec cette femme inconnue a fait remonter en moi le souvenir de la joie enfantine que j’éprouvais parfois, il n’y a pas si longtemps, à voir dans le regard aimé la petite lueur complice de ces moments futiles, quand on est deux, et que la vie est faite aussi de ces instants qui s’évanouissent vite, qui ont apparemment si peu d’importance, et dont on ne mesure la douceur que quand on les a perdus.
Je suis rentrée chez moi avec une chemise blanche, très belle, toute simple, et trop grande pour moi.
17 mai 2011
Jeannot
Jeannot a le dos rond des vieux qui n’ont plus d’âge. Il
arrive toujours en plein service et se plante au milieu de la terrasse comble,
comme un enfant perdu, en cherchant un
regard. Lorsque nous l’accueillons par un «
Salut Jeannot ! » il répond immanquablement par un « Salut Coco ! »
qui s’adresse aussi bien aux serveuses qu’au patron. Son chapeau à la main, il
s’assied et commande : « une crème brulée pas brûlée et un verre de
rouge ». Il pose son chapeau, et ses petits yeux chassieux nous suivent
entre les tables. Quand, parfois, le regard un peu flou, il quitte sa réserve
et bredouille : « Vous êtes la plus jolie fleur du jardin », à
celle qui lui apporte son verre et sa crème, c’est qu’il a un peu bu. Certains jours, il boit jusqu’à ce que ses mains n’agrippent plus son
verre. Il se tâche et marmonne, et les autres le fuient, mal à l’aise et
honteux, détournant le regard de cet homme avachi, perdu dans ses pensées,
cherchant dans sa mémoire les souvenirs heureux que personne n’écoute. Au
moment de payer, serré dans son pull bleu tricoté à la main, il fouille et cherche au fond de son
porte-monnaie toujours vide cet argent qu'il n'a plus.
Mais, lorsque le matin, je le croise, encore sobre, ses yeux brillent et pétillent. Quand de sa vieille main il attrape la mienne et
me salue d’un « Bonjour Madame » en portant à ses lèvres humides ma
main qu’il baise cérémonieusement, je m’attendris de ce soin qu’il met chaque
matin à sortir de chez lui habillé comme un prince, pantalon impeccablement repassé plissant
sur ses chaussures toujours cirées, parfumé et coiffé. Soulevant son chapeau,
saluant les passants, joyeux, presque pressé,comme s’il se rendait à un
rendez-vous important, il marche vers les terrasses vides.
Sur son visage tavelé, il y a la vieillesse, mais il y a la vie. Il y
a son désir d’exister et de rester encore un peu celui qu’il a été avant de
devenir le vieux Jeannot qui boit.
09 janvier 2011
Goût amer
Ils arrivent invariablement à la fin du service. A l’heure
où, fatigués, nous ne rêvons plus que de finir enfin d’essuyer les piles de
vaisselle, de ranger tout le matériel utilisé pendant le service. A l’heure où
la dureté de ce métier que nous adorons faire nous apparaît dans toute sa
réalité. L’heure où l’on est un peu agacé de ne pouvoir fumer une cigarette
sans être contraint à la jeter après quelques bouffées pour retourner en
cuisine ou en salle.
Ils sont souvent déjà ivres. Ils se pointent, un sourire faussement
niais aux lèvres. Sachant très bien que le patron ne refusera pas de les
servir, parce que son établissement est le seul du village qui accepte encore les
clients passés quatorze heures trente. Habituellement, je finis mon travail au
moment où ils arrivent, abandonnant mes collègues à leur rage de voir s’installer
ceux qui vont, comme à chacun de leurs passages, faire traîner leur journée de
travail. Mais ce vendredi, je suis remplaçante d'un de mes patrons, parti se
reposer quelques jours. Il m’a confié la salle et je suis bien obligée de m’occuper
de ces clients dont je n’apprécie pas vraiment l’intrusion titubante et vaguement irrespectueuse à ces
heures inhabituelles.
Il est pas loin de quinze heures. Nous avons presque fini. Je
vois rentrer celui qui, en général, même la danse. Ce type est le genre de mec qui
me donne des boutons. Le regard pas franc, le sourire faux-cul, les paroles
doucereuses des hommes qui te racontent des salades à longueur de journée. Je
ne l’aime pas. Je le vois souvent, vu qu’il a fait tourner en bourrique
récemment notre plongeuse en lui faisant miroiter une belle histoire qui s’est
terminée dans les larmes et la colère. Je fais mon boulot en essayant de rester souriante. Il m’offre un verre. Je décline ; il insiste en disant
que c’est pour la nouvelle année. Mon boss, en cuisine me fait signe de laisser
faire. Je laisse faire. Je me retrouve devant une coupe de champagne que je ne
boirai pas, mais que je finis par accepter. Oui, oui, bonne année ! Bon. Je renvoie en cuisine notre petite stagiaire pour lui éviter d'entendre les vannes idiotes et salaces dont lui et sa bande ont le secret.
Arrivent trois autres, tout aussi secoués par la tempête
Ricard. Je leur sers une tournée, sous l’œil vaguement réprobateur de notre
nouvelle plongeuse, qui elle, ne se laisse pas conter fleurette par ces
arsouilles de village. J’essaie d’accélérer le mouvement en les incitant à
passer à table, rien n’y fait. Ils veulent boire, et racontent la même histoire
que celle entendue la semaine passée à la même heure. Ils tournent en boucle, j’ai
l’impression. Si quelqu’un pouvait les mettre sur off, ça m‘arrangerait, je
pourrais enfin rentrer chez moi. Je ne les écoute plus vraiment, profitant de cet interminable apéro pour frotter
consciencieusement la machine à café qui brille de l’intérêt que je lui porte, mon chiffon à la main, pour ne pas avoir à tenir le crachoir à ces individus dont les propos
commencent à dévier pour enfin parvenir à me faire tendre l’oreille. J’entends
soudain un mot qui me fait presque bondir. Mais oui, ce type a bien dit que sa
fille est maquée à un gris ! Je n’ose comprendre. Mais si, j’ai bien
compris. S’en suit un effarant discours sur sa haine des
gris, des nègres et autres étrangers, ces sous-merdes qui viennent faire chier les provencaux dans leur belle Provence. Ce
type affirme haut et fort : "Moi, je suis raciste et fier de l’être mon pote!" Mes jambes ne me portent
presque plus. Je sais qu’il a déjà vu mes enfants et leur père. Il n’a pas pu
ne pas remarquer la couleur de leur peau. J’ai mal tout à coup. Aussi mal que
lorsque mes enfants rentrent de l’école en me disant qu’encore aujourd’hui, on
les a traités de face de singe. Je sens ma colère qui monte. Je me précipite
dans la cuisine pour dire au chef que je vais m’en aller de suite sans les servir. Je lui raconte
ce que j‘ai entendu et lui explique que si j’étais chez moi, j’aurais déjà
sorti ce type de mon établissement. Je ne peux pas me permettre de le faire,
mais qu’on ne compte pas sur moi pour apporter son assiette à ce répugnant
personnage. Remplacement ou pas, il se démerde avec ce client sinon, je sens qu'on va en venir aux mains !J’en ai trop entendu. Je plante là ma machine à café, j’enfile mon
manteau et je sors du restaurant, oppressée, étouffant encore de ces sanglots
que j'ai gardés pour moi, mes mains tremblantes de ces claques que j’aurais voulu
pouvoir envoyer sur sa face de gros dégueulasse et dans la bouche le goût amer de ma lâcheté.
07 décembre 2010
Enracinée
Mon visage de fillette sourit sur la photo. Assises autour de la table, mes sœurs offrent leurs fossettes et leurs yeux à l’objectif qui a capté cette scène il y a longtemps. Je revois la grande table recouverte d’une toile cirée entaillée par endroits par l’opinel de mon père. Je peux presque entendre le tintement des verres dans lesquels les journaliers buvaient le vin bon marché. Je me souviens de ces hommes coupant le pain dense et doré et, le tartinant, faisant perler les gouttelettes salées du beurre fabriqué dans la baratte de l’arrière-cuisine. Mon souvenir de ces temps révolus est peuplé de sensations et d’émotions, de visions fugaces, d’odeurs et de sons, bribes disparates que me restitue ma mémoire d’une enfance silencieuse. Comme si j’avais vécu près de tous ces gens qui partageaient mon quotidien sans entrer vraiment en contact avec eux. Enfant, je ne tenais pas en place. Je passais mes journées à arpenter mon territoire, de la grange au grenier, du grenier à l’étable. Je m’inventais un monde, presque heureuse de ma solitude de petite dernière, loin des préoccupations de mes sœurs plus âgées. Pendant qu’elles rêvaient de ville et de garçons, je m'imprégnais pour toujours de l'odeur du fourrage, de la tiédeur du lait mousseux à peine tiré du pis des vaches, de la chaleur des poussins à peine éclos. Je courais nu pieds sans surveillance aucune, le long des sentiers balisés de la propriété familiale. Je ne m’aventurais jamais au-delà. De talus en ruisseau, j’arpentais sans relâche les champs et les bosquets dont je connaissais chaque recoin. Mes parents partaient tôt le matin dans les champs. Je ne les revoyais pratiquement qu’à la nuit tombée. Jeanne, notre Nounou, ne savait rien me refuser. Elle relayait dans les travaux ménagers ma mère partie aux champs. Dès le matin, mon bol de chocolat à peine avalé, je m’enfuyais vers ma cabane dans le grand chêne. Elle me regardait partir, rentrait dans la maison et ne se souciait plus de moi de toute la journée. Orpheline placée à quinze ans chez mes grand-parents comme bonne à tout faire, elle connaissait la ferme et ses dépendances dans les moindres recoins. Elle savait toujours où venir me chercher quand mes parents s’impatientaient de ne pas me voir rentrer.
Les corps s’animent au-delà de l’image. Le flux de ma mémoire me restitue des scènes qui m’atteignent comme une avalanche visuelle. Lorsqu’ils me reviennent, mes souvenirs d’enfance sont une succession de flashs sans paroles ; mon père conduisant son cheval dans ce champ en pente douce, plongeant vers la mer dont je peux dire qu’elle miroitait toujours du reflet scintillant des naissains d’huitres dans les parcs ; le figuier géant juste à l’entrée de ce champ et la silhouette des vieilles demoiselles qui le louaient à mon père.
Je revois un jardin et des rangées de petits pois que j’aimais manger crus. Mon pouce les faisait glisser de leur cosse à ma bouche et ils craquaient légèrement sous mes dents, sucrés et fermes. Mon grand-père n’était jamais loin, affairé au jardin, son éternelle chemise longue de paysan débordant de son pantalon à fines rayures. Il se contentait d’un haussement d’épaules en voyant les ravages causés par ma cueillette sauvage dans son potager. Il s’en retournait dans la sombre maison basse, où des odeurs de choux et de sueur se mêlaient dans l’unique pièce où mangeaient et dormaient mes grands parents. La paille chaude et humide au fond du lit clos de bois lourdement ouvragé me dégoûtait un peu. Je les imaginais s’y glissant chaque soir sous leur édredon de plume et je m’enfuyais pour ne pas les embrasser, vaguement écoeurée par l’odeur aigrelette de leurs corps vieillissants.
Je revois l’épaisse silhouette de ma grand-mère sans pour autant parvenir à me souvenir ni de ses traits, ni de sa voix. Je n’ai pas oublié sa robe en coton noir parsemé de minuscules fleurs blanches, ni le tablier sur lequel elle essuyait ses mains en les plaquant sur ses hanches, ni l’étroit corridor où elle préparait les repas familiaux qui m’étaient un supplice. Je leur préférais mes cueillettes de fruits ou les quignons de pain chipés à la cuisine et surtout les merveilleuses patates vertes destinées aux cochons que ma mère faisait cuire au fond d’un appentis. Elle jetait sans les laver celles qu’on ne pouvait ni consommer ni vendre dans une vieille lessiveuse et les laissait cuire pendant des heures, baignant dans une odorante eau herbeuse. Malgré les regards désapprobateurs de Jeanne, je ne pouvais m’empêcher de plonger mes doigts dans la marmite et je me cachais pour dévorer ces pommes de terre brûlantes, dans la chaleur de l’étable, vaguement coupable, et incapable de résister à leur saveur interdite.
02 décembre 2010
Déracinée
Ils avaient vendu la ferme. Et mes jeux et mes rêves. Je me suis retrouvée d’un coup projetée dans un monde de pacotille qu’ils venaient de sortir de leur chapeau. Je ne ressentais pas de joie à l’idée de m’installer dans leur nouveau cube flambant neuf. Mes parents entassaient les quelques objets ayant survécu à leur récente passion du formica dans une remorque et les rescapés prendraient place dans la nouvelle maison. Les vieilleries projetées du haut de la fenêtre du grenier s’étaient écrasées dans la cour de la ferme sous mes yeux épouvantés par cette joyeuse folie destructrice. Je m’attendais presque à ce qu’ils y mettent le feu. Les rares trésors de la famille avaient été vendus au brocanteur du coin. Je n’ai rien oublié de ces horribles journées. Leurs rires se mêlaient au bruit des moteur des voitures chargées de paquets. Embarquée à la hâte sur la banquette arrière de la voiture de Papa, coincée entre plusieurs cartons de linge, j’eus ce jour là la certitude que mon enfance prenait fin, dans ce dernier voyage. J’aperçus mon vélo chargé sur la remorque du tracteur et nous quittâmes la grande bâtisse de pierre pour ne jamais y revenir. La chambre où je devrais désormais m’endormir chaque soir me faisait horreur. Trop neuve, trop carrée. Si vide. Personne ne comprenait que je regrette ma froide mansarde, ses épaisses poutres de bois et sa petite fenêtre inondant mon lit des rayons du soleil. Plus jamais je ne grimperais sur une chaise pour contempler les ardoises bleutées et luisantes de pluie sur le toit pentu du cellier voisin. J’étais la seule à ne pas m’être émerveillée lors de mes visites dans la nouvelle maison. Oui, elle était neuve. Et laide. Et confortable. Non, nous n’aurions plus besoin de nous déshabiller sous nos couvertures l’hiver; les gros radiateurs se chargeraient de dispenser la chaleur dans toutes les pièces. Je les écoutais à peine me rabâcher sans cesse que je m’habituerais. Plus ils m’encourageaient à abandonner sans regrets la vieille ferme, plus je détestais cette maison dont ils m’avaient demandé d’être la marraine. Ils avaient espéré sans doute me consoler en m’offrant le privilège de monter déposer tout en haut de la charpente un bouquet porte-bonheur. De là haut, j’avais aperçu la ferme et ses champs. En redescendant, j’avais détesté de tout mon coeur le petit terrain nu et défoncé où prendraient vie bientôt de timides pousses décoratives. Je pleurais déjà mes ballades le long des talus et mes rêveries au milieu des blés. Je n'en aimai que plus les arbres dont les branches n’abriteraient plus mes songes d’enfant indocile. L’envie de m’enfuir pour toujours me saisit à nouveau lorsque, le premier soir, au milieu du désordre, j'observai en silence ma famille attablée pour un premier souper dans l’affreuse salle à manger de cette maison sans âme.
25 novembre 2010
Cabossée
Depuis cet été je la vois tous les jours. Elle fait la plonge au snack et je n’ai jamais vu quelqu’un travailler si
vite. Un véritable ouragan. Les piles de vaisselle sale accumulées en début de service disparaissent comme par magie sous ses mains agiles en l’espace de quelques
minutes.
Depuis quelques jours, elle ne peut plus travailler. Une peine de cœur, m’a-t-on dit. En
prenant le soin de rajouter « Comme d’habitude »
Ce comme d’habitude me fait mal pour elle. Je sais que dans le
village, sa vie un peu bousculée est connue de tous. Elle semble s’en moquer et mène sa
barque tumultueuse entre rires et pleurs, problèmes de fric et petits boulots, en trimballant ses deux mômes dans sa galère.
Elle s’est installée à la dernière table au fond sur la
terrasse.
Elle commande un double Martini. Son visage est défait et
ses yeux rougis témoignent de ses nuits sans sommeil.
Elle semble anéantie et le peu que je sais d’elle me laisse
penser que ce n’est pas la première fois qu’elle s’attache à un homme qui met fin à la belle histoire après quelques jours. Je pense à ses fils avec lesquels elle semble
si complice. Son aîné est passé hier et j’ai eu l’impression qu’il était un peu perdu.
Je lui apporte une assiette à laquelle elle touche à
peine, déchirant les aliments avec sa fourchette sans presque rien avaler. Elle allume cigarette sur cigarette, l'oreille collée à son cellulaire.
Je me souviens d’elle le lendemain de leur rencontre. Elle était
rayonnante. Après quelques jours,
elle débordait d’énergie. Elle y croyait, elle voulait tout changer dans sa
vie, prendre un appart, lui faire une place dans sa vie. J’avais été un peu
sonnée de la voir si amoureuse au bout de quelques nuits. Ses yeux brillaient et elle évoquait un mutuel coup de foudre. J'étais contente pour elle.
En quelques mots, je comprends que son prince charmant s’est
transformé en un être menteur et fuyant qui n’ose pas lui dire qu'elle s'est un peu emballée, ou qu'il s'est trompé, ou qu'elle n'est qu'une belle de plus à son tableau de chasse. Ce qui est fort possible au vu des sourires charmeurs et insistants qu'il m'adresse quand il vient déjeuner. Elle vient de le
comprendre et je lis dans ses yeux une peine qui se transforme en fureur lorsqu’elle déchire en mille morceaux la photo qu’elle
devait il y a à peine quelques heures regarder amoureusement.
Je n’ai pas le cœur de lui lancer l’éternel « Allez ma
Belle, un de perdu, dix de retrouvés » que ne manqueront pas de lui servir ses potes. Je voudrais juste être capable de trouver les mots pour la consoler vraiment.
14 novembre 2010
La chute
Aux beaux jours, Momo se pose tous les matins en
terrasse. Elle arrive à fond dans son fauteuil et il ne se passe pas un jour
sans qu’elle renverse les verres de la table d’à côté en arrivant trop vite dans
son engin motorisé. Ludo le lui fait remarquer et ils se chamaillent. C’est
comme un rituel entre eux et je la soupçonne de le faire exprès pour qu’il
s’occupe d’elle et vienne plus vite lui faire la bise du matin en ramassant ce
qu’elle a fait tomber. Elle demande un café, et attend tranquillement l'heure du déjeuner en lisant le journal.
Ce jour là, il fait frisquet. La Momomobile est garée devant la porte. Le nouvel accès
handicapé n’est toujours pas posé. Dès que ce sera fait, elle pourra enfin aller et venir
en utilisant la rampe, mais en attendant, elle ne peut pas passer la marche et
il faut la soutenir pour qu’elle fasse quelques pas et puisse s’installer à l’intérieur.
Elle remue son café en silence. Ses traits sont un peu
tirés.
- Salut Momo ! T’en fais une tête, ça va pas ?
- Non. J’suis en vrac. Et j’ai encore fait une bêtise !
- Allez raconte, t'as inondé ta salle de bains ?
- ....
Ce matin, c'est pas gagné pour la faire marrer.
- Non. Hier soir, j’suis tombée de mon lit !
- Ah ! Merde ! T’as pas pu y remonter ?
Depuis des années une infirmière vient chaque jour la
lever et l'habiller, puis revient la déshabiller et la coucher. Elle
peut relever son lit à télécommande - sa game boy comme elle dit - mais
une fois allongée, elle ne bouge plus jusqu'au matin. Elle peut tout
juste se lever de sa chaise en s’accrochant à son déambulateur. Alors se
relever d’une chute…
- Ben non. J’ai tiré sur ma couette et j’me suis enroulée
dedans comme j’ai pu. J'étais trop loin du téléphone...J'suis restée par terre jusqu’à ce que l’infirmière
arrive.
- Tu t’es pas fait mal en tombant au moins ?
- Non. Mais j’ai pas fermé l'oeil. J'aurais bien pu crever là toute seule!
- ...
- Et en plus, ce matin il a fallu
appeler les pompiers. L’infirmière pouvait pas me soulever !
- Ben, c’est vrai que t’es lourde !
J’en sais quelque chose. La seule fois j’ai voulu l'aider à quitter son fauteuil, j’ai failli tomber avec elle tellement j’ai été surprise
par ses 80 kilos !
- Va falloir que je te mette au régime toi ! lui lance
le chef en lui apportant son assiette.
La moitié mobile du visage de Momo s'éclaire d'un sourire.
- Ca, c’est ce que me dit toujours ma fille!
- Elle dit ça ta fille ?
- Ouais. A chaque fois que je la vois, elle me dit que j’ai encore
grossi. Et j'me fais engueuler.
- Ben, t'auras qu'à lui dire que tu te mets au régime après Noël ! Tu vas toujours à Paris?
- Ah ! ça je sais pas, c’est pas sûr qu’elle soit là cette
année. Ils vont peut-être partir au ski.
- L’année dernière, ils étaient où déjà?
- Me rappelle plus.
Au ski.
J’y avais pas pensé.
Imparable.
08 novembre 2010
Jeff
Il vit seul dans son appartement au-dessus de mon restaurant. Il
m’a expliqué un jour que son corps déformé est un handicap de naissance. Il n'a jamais pu travailler. Ses parents lui ont laissé suffisamment d’argent pour vivre sans en manquer jusqu’à la fin de ses jours.
Son allure étrange et son élocution difficile sont
accentuées par les pastis qu’il descend à longueur de journée.
J’ai appris peu à peu à décrypter ses messages verbaux un
peu flous. Il marmonne la plupart du temps et crie de sa fenêtre sur les
passants quand il a trop bu. Il a souvent trop bu.
Il vient déjeuner de temps en temps. Je lui ai conseillé d’éviter de brailler lorsqu’il est chez moi et je commence à le connaître suffisamment pour mesurer son ivresse et refuser de lui servir encore à boire sans qu’il fasse un scandale.
Il vient déjeuner de temps en temps. Je lui ai conseillé d’éviter de brailler lorsqu’il est chez moi et je commence à le connaître suffisamment pour mesurer son ivresse et refuser de lui servir encore à boire sans qu’il fasse un scandale.
Il s’est offert une voiture adaptée à son handicap et part le
matin battre la campagne. Je me demande parfois comment il fait pour ne pas
s’envoyer dans les décors quand il revient dans sa voiture boueuse et pleine de bosses. Il rentre souvent dans un état
second et manoeuvre tant bien que mal sur l’emplacement que la municipalité a
mis à sa disposition en bas de l'immeuble.
Il trouve régulièrement une voiture stationnée sur sa place de
parking lorsqu'il rentre le soir. Il passe au restaurant pour y chercher celui ou celle qui
squatte l'emplacement réservé. Il essaie quelquefois de me demander un verre, mais je lui réponds invariablement qu'il a assez bu, et il repart se chercher une place un peu plus loin. Lorsqu'il ne descend pas de sa voiture et que je l'entends klaxonner comme un dingue, je comprends qu’il est vraiment très saoul et très énervé et qu’il ameutera
tout le quartier jusqu’à ce que l’indélicat voisin descende et aille se garer
ailleurs.
Ce soir là, le restaurant est plein. La porte s’ouvre et Jeff
entre, échevelé plus qu’à l’habitude. Il s’est pissé dessus et s’appuie sur la
porte pour ne pas tomber.
Les regards des clients convergent instantanément vers ses yeux un peu fous et glissent gênés vers son pantalon beige trempé jusqu’aux genoux. Il
titube, braguette ouverte.Je m’avance vers lui et lui lance à voix basse :
- Eh ben, dis
donc ! tu t’es lâché aujourd’hui ! Y a encore quelqu’un qui s’est garé à ta
place ?
- J'veuuuux mmmangerr…
- Jeff, vu ton état, c’est pas possible.
- Mmmangeeeerrr…
Je l’attrape par le bras et le force à sortir.
- T’es trop saoul pour que je te laisse entrer.
- Tu vvvveux pas m’servirrrrrrr ?
- Non, je ne veux pas te servir. Tu connais les règles.
- T’essssss une ssaloppe !
- Moi, je suis une salope?
- Ouaiiiiiiiiiiiis. Saaaaaaaloooooopee.
- On en reparlera demain.
- Heee d'façon, cheez toi, c'est trooo cheer!
- Oui, c'est ça. Allez, rentre chez toi maintenant.
Il part en zigzaguant, après avoir explosé et envoyé valser dans la
rue l’ardoise du menu.
Je le suis des yeux jusqu’à sa porte sur laquelle il
s’affale en maudissant la terre entière.
Il finit par trouver la serrure et j'entends un dernier
Saaaaloooopeee! retentir dans la cage d'escalier.
Demain, il aura sans doute tout oublié.
04 novembre 2010
Un dimanche chez Momo
Il y a quelques jours, Momo a mis le feu à sa cuisine. Elle me
raconte l’affaire de sa voix gouailleuse, lors de sa visite au snack où je suis
en train de finir les peintures pour la réouverture prochaine.
- Comment ça mis le
feu, Momo ?
- Ben, la fille qui
vient faire le ménage a laissé une friteuse en plastique sur une des plaques. Je me
suis trompée de bouton…et ça a fondu !
- Une friteuse en
plastique ?
- Une friteuse électrique avec du plastique. Tu verrais ça ! Ma cuisine est
toute noire ! J'ai balancé de l'eau dessus, mais je peux pas nettoyer la gazinière, c’est tout
collé !
- Bon. Ecoute, demain je viendrai voir ce
que je peux faire. Je t’appelle.
- Merci ma petite poule, t’es gentille.
Il pleut des cordes quand j’arrive chez Momo le dimanche matin.
Elle est devant sa télé. Elle a sorti une bouteille de vin
cuit de son frigo et l’a posée sur la table.
L’appartement de Momo est pas mal sympa. Elle a attendu 10
ans pour pouvoir s’installer enfin dans un logement HLM adapté à son handicap.
Les murs du coin cuisine sont vraiment noirs, et les plaques électriques baignent dans un mélange de plastique fondu et d'eau. C'est un vrai désastre ménager!
Je ne sais pas combien de temps ça lui a pris pour
sentir l’odeur de plastique brûlé qui imprègne encore toute la pièce. Elle a dû
s’endormir ou perdre la notion du temps.
- Eh ben dis-donc, t’as pas fait semblant !
- J’l'ai pas fait exprès!
- T’as eu de la chance de pas t’endormir longtemps, t’aurais pu mourir
asphyxiée !
- Ouais, je sais. Bon, tu fais ce que tu peux, t’embête pas
trop quand même.
Sa cuisine est vraiment dans un sale état . Non seulement c'est noirci presque partout, mais des
assiettes sales traînent dans l’évier et un
reste de pot-au feu à moitié moisi flotte dans une gamelle.
- Momo, qui te fait à manger et la vaisselle ?
- Ben la femme de ménage, mais là c’est férié,
alors j’ai personne avant mercredi. Je peux pas faire grand chose avec
une seule main.
Je fais la vaisselle, et j’attaque la
grande lessive. La fumée a encrassé le crépi en profondeur. L’émail du couvercle
de la gazinière a brûlé. Je frotte, je gratte. C’est une catastrophe au niveau déco,
mais c’est propre. Il faudra repeindre pour effacer les traces du
sinistre que Momo n’a pas voulu déclarer à son assurance. Peut-être qu’elle ne l’a pas
payée. Je n’ai pas trop envie de lui poser la question.
Je vérifie que rien ne disjoncte quand je rallume les plaques et le four.
- Bon. C'est pas génial, faudrait trouver quelqu'un qui vienne donner un coup de peinture.
- Ben, je demanderai à Alain. Merci. J'peux m'en servir maintenant de la plaque ?
- Oui, j'ai tout enlevé, ça fonctionne, mais tu fais gaffe hein ?
- Faudrait que j'me prépare un truc, je commence à avoir faim.
- Tu veux manger quoi ?
- J’sais pas, y a plein de bouffe dans le congel. On se fait un petit muscat ?
Va pour le muscat. On fume une ou deux cigarettes et elle me
raconte.
La femme de ménage vient trois fois par semaine. Deux heures
à chaque fois. Vu l’état du sol, elle ne doit pas savoir où se branche l’aspirateur ni où se range la
serpillière. Momo bénéficie des services d’une association
pour ces 6 heures de nettoyage de son appart. Ca lui coûte 500 euros par mois.
Je fais rapidement le calcul . Elle l’a fait aussi, elle sait bien qu’elle
se fait arnaquer, mais elle n’a pas vraiment le choix. L’Association lui a été plus
ou moins imposée par les services sociaux, d’après ce que je comprends. Je n’insiste
pas.
Dans le congel de Momo, je trouve plusieurs kilos de
crevettes et de friture de petits poissons, des coquilles Saint-Jacques, du
poulet, du poisson pané, pas un seul sachet de légumes, des frites à gogo, de
la crème glacée et de la tarte aux pommes.
- Oh ! ben tu risque pas de manquer de frites !
- Sauf que maintenant j’ai plus de friteuse !
Elle rigole.
- T'as du gaspacho, tu veux que je t’en prépare un
peu ?
- Nan, j’aime pas ça.
- …..
- Jette le, faut que j’fasse de la place, le livreur de
surgelés passe mardi livrer ma commande.
- Mais des surgelés, y'en a plein Momo ! Pourquoi t’as
passé une commande alors que c’est
bourré à craquer ?
- Ben, c’est comme ça, il passe le mardi, tous les quinze
jours.
J’ai subitement la sensation que question racket facile, Momo est entre de
bonnes mains…
Je repense à l’assistance sociale qui lui fait
la morale parce qu’elle claque ses sous au snack. Elle devrait plutôt
venir jeter un coup d’oeil sur l’état de la maison après le passage de la
ménagère de SOS Ménage où calmer l’ardeur du vendeur de SOS Produits surgelés. Momo se marre comme une baleine en m'écoutant râler.
Je sors des crevettes, des Saint-Jacques, du saumon fumé
et je prépare un déjeuner que nous partageons en regardant la télé.
Je lui prépare du café pour sa journée.
- Ah ! ça fait longtemps que j’avais pas mangé comme ça
un dimanche !
Et pour cause, le dimanche, la cantine est fermée.
- Tu veux pas me faire chauffer un petit morceau de tarte ?
Deux cafés et deux morceaux de tarte plus tard, je repars en la laissant seule devant
sa télé.
Je ne sais pas vraiment pourquoi je me sens coupable, tandis
que j’essuie sur mes joues les larmes rageuses se mêlant à la pluie qui tombe toujours
aussi fort.
27 octobre 2010
Momo
Je vois Momo tous les jours. Le petit snack où je suis
serveuse à mi-temps est son repaire du déjeuner. L'assistante sociale a beau la seriner avec ses recommandations d’économies, rien n’y fait. Momo mange là tous les midis,
c’est un peu sa maison et les patrons du snack sa famille.
- Elle se rend pas compte que c’est tout ce qui me reste
comme plaisir dans la vie, c'te conne ! De toute façon, que je mange ici ou chez moi, à la fin du mois j'suis raide, alors hein qu'est-ce que ça change ?
Sa voix rauque est rongée par les clopes qu’elle allume
l’une derrière l’autre. Momo ne marche plus depuis douze ans. Un accident
vasculaire cérébral qui l’a laissée hémiplégique. Elle s’emmerde
sévère et zigzague dans sa momomobile à longueur de ses journées de solitude. Elle
connaît tout le monde dans le village, certains la saluent, d'autres la klaxonnent
quand elle roule au milieu de la rue rien que pour le plaisir de les faire ralentir !
- Eh, écrase-moi, tant qu' t'y es ! braille-t-elle invariablement aux voitures qui frôlent son fauteuil électrique.
- Eh, écrase-moi, tant qu' t'y es ! braille-t-elle invariablement aux voitures qui frôlent son fauteuil électrique.
Ca fait une bonne semaine que je suis en vacances, pour cause de travaux d’agrandissement qui
n’en finissent pas. Ce matin, j’étais juste passée voir la tournure de la chose.
Pas encore assez avancé pour que je retrousse mes manches ! Momo est venue
aussi, voir le chantier de sa cantine. Je l’invite
à boire un café en face. On ne se connait pas bien. Juste le temps des services,
je la bichonne, et je la vanne pour la faire rigoler. Elle aime bien rigoler
Momo. C’est pas le genre de femme qui supporte qu’on la plaigne. Elle fait
aller, comme elle dit.
Sirotant son petit noir, elle me raconte son boulot de monteuse pour une boite parisienne qui fabriquait les films publicitaires pour le cinoche. Et quand elle était caissière au PMU à Montmartre. Elle parle de son deuxième mari, qui a perdu tout leur argent dans d'invraisemblables magouilles. Et qui l’a quittée ensuite pour filer avec une jeunesse.
Sirotant son petit noir, elle me raconte son boulot de monteuse pour une boite parisienne qui fabriquait les films publicitaires pour le cinoche. Et quand elle était caissière au PMU à Montmartre. Elle parle de son deuxième mari, qui a perdu tout leur argent dans d'invraisemblables magouilles. Et qui l’a quittée ensuite pour filer avec une jeunesse.
- Ah ! t’as eu deux maris toi aussi !
- Ouais. Mais moi, j’ai été vendue au premier par ma mère
pour payer une dette. J’avais seize ans. Il va bientôt claquer, et tant mieux pour ma fille qui touchera le pactole, vu
qu’il est plein aux as !
- Vendue ? Et il avait quel âge ce type ?
- Oh ! juste trente ans de plus que moi ! Le salaud !
- …
- Et c'est avec lui t’as eu ta fille ?
- C’est pas lui le père. On était mariés
quand elle est née, alors elle porte son nom. Il a jamais fait d’enfant, lui, bien trop con !
Elle est intarissable Momo. Elle évoque son dernier
compagnon, celui qui l‘a accompagnée dans sa maladie. La moitié mobile de son visage esquisse un tendre sourire. Sa voix s’adoucit tout à
coup.
- Il est mort y a quatre ans. Et maintenant j'suis seule.
Avec juste une pension et sa petite retraite, elle galère. Sa fille habite Paris et ne s’occupe plus trop de sa mère handicapée et vieillissante. Une visite pendant l'été et encore. Je l'écoute raconter en se marrant sa solitude, son ras-le-bol parfois d’être bloquée dans ce trou, sans un rond en poche. L’électricité pas payée. Elle se débrouille comme elle peut. Elle a vendu ses derniers bijoux aujourd’hui. Un rachat d’or au poids.
- Il est mort y a quatre ans. Et maintenant j'suis seule.
Avec juste une pension et sa petite retraite, elle galère. Sa fille habite Paris et ne s’occupe plus trop de sa mère handicapée et vieillissante. Une visite pendant l'été et encore. Je l'écoute raconter en se marrant sa solitude, son ras-le-bol parfois d’être bloquée dans ce trou, sans un rond en poche. L’électricité pas payée. Elle se débrouille comme elle peut. Elle a vendu ses derniers bijoux aujourd’hui. Un rachat d’or au poids.
- Le gars est venu les prendre, et il doit me dire aujourd’hui
combien ça vaut. J’espère qu'y aura assez pour payer l’Edf.
- T’as filé tes bijoux à un mec
que tu connais pas, comme ça ? T'es sûre que c’est pas une arnaque ?
- Mais non ! j’ai vu la pub à la télé.
- La pub à la télé ?
- Ben oui.
- ...
- ...
- Mais le prix de l'or au poids, il te l'a dit ?
- Ben non y savait pas, fallait qu'y voie ça.
- Et tes bijoux, tu sais combien ils pèsent ?
- Ben non, j'ai pas pensé à les peser, Ah, j'suis trop con !
- T'es pas vraiment méfiante, en tout cas.
- Bah! j'verrai bien.
Tout à coup son accent parigot revient tandis qu’elle évoque à nouveau sa jeunesse à Paris. Paris, son rêve d'escapade. Elle veut y aller à Noël. C’est pour se payer le billet qu’elle a vendu ses bagues, et surtout sa pièce d’or à l’effigie du Général de Gaulle !
- Pasque que moi, le Général, c'était mon idole !
Elle espère que sa fille ne trouvera pas un prétexte pour ne pas la recevoir comme l'année dernière.
- Ben non y savait pas, fallait qu'y voie ça.
- Et tes bijoux, tu sais combien ils pèsent ?
- Ben non, j'ai pas pensé à les peser, Ah, j'suis trop con !
- T'es pas vraiment méfiante, en tout cas.
- Bah! j'verrai bien.
Tout à coup son accent parigot revient tandis qu’elle évoque à nouveau sa jeunesse à Paris. Paris, son rêve d'escapade. Elle veut y aller à Noël. C’est pour se payer le billet qu’elle a vendu ses bagues, et surtout sa pièce d’or à l’effigie du Général de Gaulle !
- Pasque que moi, le Général, c'était mon idole !
Elle espère que sa fille ne trouvera pas un prétexte pour ne pas la recevoir comme l'année dernière.
Au moment de la quitter,en me penchant pour l’embrasser, je suis happée par ses yeux
bleus aux reflets dorés. Elle passe sa main dans ses cheveux
blancs coupés au carré. Son immobilité l'a empâtée, mais son visage est resté d’une
saisissante beauté.
10 juillet 2010
Interminable chantier (suite et fin heureuse)
Je vous avais raconté l'histoire d'une maison qui ne se vendait pas, voici la fin de l'histoire, pour ceux qui avaient lu ce billet du 13 juin...
Les sourires
et les regards clairs de ces deux très jeunes gens m’ont plu tout de suite. Ils
m’avaient appelée la veille, me confiant qu’ils cherchaient une maison pour
abriter leur petite tribu. Je leur ai proposé de visiter la maison en chantier. J’espérais
que la visite ne se solderait pas comme les autres fois par des commentaires
désobligeants sur les bricolages et le chantier pas terminé.
Une fois passé le portail j’ai senti comme une onde de chaleur passer entre eux
et les propriétaires. En traversant le jardin, la jeune femme n’a vu que les
jeunes arbres fruitiers sans s’arrêter sur les matériaux traînant encore un peu
partout. Leur bébé dans les bras, je les suivais en silence, les regardant entrer et ressortir puis la
maison pour faire et refaire le tour du jardin et je voyais leur intérêt
grandir pendant que le propriétaire commentait les aménagements en cours, ému
par leur respect pour son travail pas encore fini.
Pour la
première fois depuis des semaines, j’ai senti que ces visiteurs avaient été
touchés par le charme de la maison, les couleurs vives, la lumière. Les
bricolages, la simplicité des matériaux, rien ne les a gênés. Ils ont imaginé
leur petite fille gambader bientôt dans le jardin avec leurs chiens. En
l’espace de quelques instants magiques, je les ai vus tomber amoureux de cette
maison.
A la fin du
mois d’août, ils s’installeront ici. Ils savent qu’ils y seront bien.
Pour les
propriétaires, c’est la fin de la galère. La maison s’est vendue un bon prix.
Ils rembourseront intégralement leurs dettes, avec auparavant encore un dernier
sacrifice : passer leurs vacances à finir une partie des travaux qu’ils
avaient commencé, cette fois dans la certitude qu’une nouvelle vie les attend.
Il y a des jours où mon nouveau job me plaît bien, en fait.
13 juin 2010
Interminable chantier
De grands cernes bleus marquent le visage de la femme qui me sourit. A chacune de mes visites, elle semble plus fatiguée et un peu plus désespérée. Vendre cette maison avant l’été est pour elle désormais une obsession angoissante. Elle tente chaque jour d’arrêter son homme dans sa tentative de terminer tout ce qui devait être fait. Il s’active, il transpire. Quand il m’ouvre le portail je le vois ruisselant de sueur, continuant inlassablement de poser des pilers, de couler du béton, de finir un mur. Ses chiens ont piétiné le ciment encore frais de la dalle du garage et les visiteurs sont moyennement amusés par la vue des traces de pattes désormais gravées dans le sol. Les premières visites ont été décevantes. J’ai tenté de lui faire comprendre que sa détermination à tout terminer dans l’urgence ne lui permettrait pas de vendre plus cher, il ne veut rien savoir. Ce que les yeux de cet homme et de cette femme n’ont jamais vu où ne peuvent plus voir saute à ceux de leurs acheteurs potentiels. Je n’ai pas le cœur de leur faire le récit des commentaires cruels qui me sont livrés après chaque passage :« Cette maison est sabotée, il faut tout reprendre ou presque des grossiers bricolages ». II y a cinq, ces gens se sont jetés dans la gueule du loup. Après avoir payé le terrain une fortune ils n’avaient plus assez d’argent pour financer la construction sur plans. Ils se sont fait livrer une maison pas vraiment finie et l’ont terminée eux-mêmes. Le temps a passé. Les matériaux sont arrivés petit à petit, un petit crédit par ici, un autre par là. Tous à des taux d’intérêts faramineux. Elle est mutée à 800 kilomètres. Il faut partir, rembourser les dettes, recommencer une nouvelle vie. La tension est palpable. Les mots qu’ils ne prononcent pas se lisent dans leurs yeux et je ne sais pas que faire pour les aider à s’en sortir sans trop de casse. Ils m’ont annoncé le montant qu’ils doivent rembourser et j’ai compris qu’il serait impossible pour eux de revendre la maison au prix qu’elle a coûté. Je la fais visiter mais ne peux éviter que les gens voient tout ce qui cloche et qui fait obstacle à la vente. C’est dur pour eux, c’est pénible pour moi de voir chacun camper sur ses positions : lui qui veut à tout prix finir en bâclant chaque jour un peu plus et elle qui ne veut rien d’autre que vendre même à perte et partir au plus vite. Leur petit jardin est en friche, dévasté par les amas de matériaux divers que l’homme laisse traîner. Je l’imagine le soir épuisé d’avoir réussi à faire si peu, se levant tôt le matin pour tenter de terminer son interminable chantier. Ses finitions sont un massacre et il est de plus en plus épuisé et coléreux. Il enrage qu’on ne respecte pas son travail. Je voudrais avoir la force de l’arrêter. Je n’ai pas le courage de lui dire de tout ranger proprement dans un coin, de nettoyer simplement le jardin et de vendre en l’état. J’aime bien leur maison malgré ses défauts. Leurs bricolages ont quelque chose d’émouvant et sont le reflet de leur simplicité. Mais les acheteurs ne voient pas les choses sous cet angle. Comme souvent ici, la maison a été sur-évaluée. Je n’ai à vendre que les maisons simples de gens simples qui se sont fait arnaquer pour la plupart par les rapaces d’ici, dans ce sud où le soleil se paye au prix fort. Que faire quand après quelques années, ils ont à peine fini de rembourser les intérêts et qu’il reste encore tout le capital ? Il faudrait empêcher les promoteurs véreux de vendre des terrains minuscules à prix d’or et les banques de fourguer des produits financiers qui sont des gouffres. Je me sens impuissante et triste devant des situations pour lesquelles je n’ai pas de solution. Sinon celle d’amener à une vente à la valeur réelle et de contribuer moi aussi finalement au malheur de gens qui ne méritent pas de payer si cher leur désir d'avoir eu, un jour, une maison à eux.
10 juin 2010
Drôle de job
Un jour sans doute dans un passé pas si lointain, ils ont été une famille. Six enfants tous adultes à présent. Le père est mort en 2005, la mère il y a quelques mois. Elle avait 80 ans. Elle vivait dans cette petite maison de village. Rien n’a bougé depuis qu’elle est morte, ou presque. Je l’imagine sans peine lorsque, la parcourant, sa présence de vieille femme se matérialise devant le peu de confort qu’offre la maison. Je me demande comment elle faisait pour monter et descendre les escaliers si étroits que j’emprunte plusieurs fois en faisant attention à ne pas me cogner la tête. Cette maison est triste comme les rapports qui lient à présents les membres de cette famille. Le moment est venu pour eux de se partager le maigre patrimoine laissé par un père et une mère besogneux. Il reste deux ou trois choses, un verger quelque part dans la campagne, et puis cette bâtisse, coincée entre deux autres, dont les murs épais garantissent une fraîcheur que la visite tendue de cet après-midi contribue largement à entretenir. Je ne suis pas la bienvenue. Je suis ici par le choix de quelques uns mais les autres ne sont pas favorables à mon intervention et me le font sentir. Un notaire peu scrupuleux sans doute leur a annoncé un prix qui n’a fait que charger d’un peu plus de convoitise le poids de leurs fâcheries de frères et sœurs. Ils ne se parlent pas. Seuls trois d’entre eux sont conscients des difficultés que nous rencontrerons pour vendre cette maison. Je ne sais même pas si un acheteur proposera quoi que ce soit.
- Jean-Claude ne signera pas, il me l’a dit.
- …
- Jean-Claude est un crétin, t‘as qu’à lui dire que si y signe pas, y va avoir affaire à moi.
- S’il manque des signatures, on ne peut pas la mettre en vente.
- Comment ça pas mettre en vente ?
- Eh bien, je ne peux pas mettre en vente sans l’accord de tous les héritiers. Il faut que tout le monde signe, sinon je ne peux rien faire.
- …
- Les autres veulent pas vendre à ce prix là, c’est pas assez cher !
- Avez vous eu des propositions ?
- Non des gens sont venus visiter mais personne veut l’acheter.
- …
- C’est la maison de ma mère, je vais pas la donner quand même !
- Il n’est pas question de la donner, mais il faut quand même avoir le sens des réalités, il y a pas mal de travaux, donc il faut baisser le prix ou faire les travaux et la vendre après.
- Personne ne dépensera un centime pour des travaux, ça non !
- ….
Une heure plus tard, je suis toujours là, il ne me manque plus qu’une signature. J’ai assisté impuissante à leurs engueulades. L’une d’entre eux est allée faire signer le mandat par son frère habitant à deux pas mais fâché avec le reste de la famille. Il n’a pas voulu se déplacer. Je vois déjà d’ici la scène chez le notaire si je parviens à trouver un acheteur. Des affaires comme celle là, je ne devrais pas les prendre. Je suis déjà épuisée de me trouver mêlée à leur passé chargé de haine et de rancœur.
Je contemple le visage plein de douceur de la seule des enfants que je connaisse. Notre connivence est silencieuse. Elle me sourit. Je l’ai souvent reçue dans mon restaurant. Elle y venait avec son mari et son fils. De temps en temps ils arrivaient avec l’argent économisé et s’offraient leur repas de gala, le meilleur vin, de bons alcools. Je les installais à notre plus belle table et leur petite fête se prolongeait bien après le départ des autres clients. Ils repartaient grisés et heureux après avoir claqué joyeusement cet argent qu’ils avaient peiné à gagner. Aujourd’hui, la douce petite femme se retrouve coincée au milieu des appétits féroces des uns et des autres, discrète et soumise à leur volonté. Elle s’en fout, me dit-elle, de cet argent. En m’éloignant des visages aigris de ses frères et soeurs, je lui dis discrètement que je l’approuve. Nous franchissons ensemble la porte de la maison que je referme. Je suis désormais gardienne des clés, par le miracle d’une décision collective enfin obtenue. Il ne me reste plus qu’à trouver quelqu’un qui voudra faire revivre cette petite bicoque. Je sais qu’ici tout se vend, mais cette mission a un goût amer, et je ne suis pas très pressée de me retrouver à nouveau en face de cette tribu déchirée.
J’ai rien trouvé d’autre pour tenter de gagner ma vie pour le moment. Mais parfois, je me dis que vraiment, non vraiment, je ne suis pas faite pour ce boulot.
06 juin 2010
Chambre d'hôtel
J'ai écrit ce souvenir pour répondre à l'invitation de Blue.
Sur ses pages, on peut lire ce week-end des merveilleux textes d'auteurs aussi inspirés qu'inspirants.
C'était chouette de se prêter à l'exercice.
Tes mensonges étaient notre lien secret depuis plusieurs mois. Nous étions devenus les passagers de chambres louées l'espace de quelques heures, nos corps à corps fiévreux se transformant peu à peu en brèves étreintes lasses.
Je te regardais ôter soigneusement mes cheveux blonds de ta veste et tu m’abandonnais dans les draps salis à peine réchauffés de ces instants glacés pour une nuit blanche comme la rage que je ressentais parfois à être encore et toujours prête à te rejoindre dans ces lits, abandonnant mes vêtements sur les moquettes ternes ou les fauteuils aux couleurs délavées de ces haltes aussi déplaisantes que le goût amer que me laissaient à chaque fois tes baisers furtifs et coupables.
Les kilomètres d'asphalte défilaient sous mes yeux distraits par la pensée de ce rendez-vous dans une chambre luxueuse réservée pour deux nuits entières dans un hôtel caché au creux de la forêt. Je conduisais comme absente en un long songe troublant et intranquille.
Tu étais déjà là. Tu attendais en piétinant nerveusement près de ta voiture. Ton regard te trahissait. J'ai demandé pourquoi tu m'avais amenée ici. Le flot de tes paroles ravivait le souvenir des dîners presque muets dans les arrière-salles de restaurants infréquentés et les râles étouffés de nos ébats écourtés par ta crainte d'être surpris.
Cet endroit était ton plus beau souvenir avec elle. Son prénom résonnait en moi pendant que tu cherchais tes mots. La promesse de ces trois jours différents de tous les autres s’évanouissait lentement pendant que tes mots s’échouaient sur le roc de mon visage dévasté par une gigantesque marée trouble.
Je ne suis pas entrée dans la grande bâtisse. Lorsque je quittai la forêt pour rejoindre la côte, j’imaginai l’espace d’un instant une chambre lourdement meublée, des rideaux flottant devant de grandes fenêtres, une odeur de fleurs dans la douceur du soir. Puis je la vis rêvant dans la salle de bains de marbre blanc, plongée dans un bain odorant et s’enroulant ensuite dans un peignoir siglé, souriant dans le miroir biseauté au reflet de ton visage la contemplant amoureusement.
Une route prise au hasard me conduisit au pied d’une maison de pierres. Un vent marin soufflait au dehors lorsque j’entrai dans la pièce presque nue. Je posai mon sac sur l’unique chaise et le choc de mes clefs de voiture tombant sur le parquet ciré me sortit enfin de ma torpeur. Je réchauffai mon corps sous une douche aux robinets grinçants. Je tirai les persiennes et m’enfonçai dans le lit douillet où je me m’éveillai au matin sous le rayon tiède d’un timide soleil. J’aperçus au loin la plage longue et blonde et pensai que peut-être je pouvais aimer cette chambre et y rester quelques jours.
Sur ses pages, on peut lire ce week-end des merveilleux textes d'auteurs aussi inspirés qu'inspirants.
C'était chouette de se prêter à l'exercice.
Tes mensonges étaient notre lien secret depuis plusieurs mois. Nous étions devenus les passagers de chambres louées l'espace de quelques heures, nos corps à corps fiévreux se transformant peu à peu en brèves étreintes lasses.
Je te regardais ôter soigneusement mes cheveux blonds de ta veste et tu m’abandonnais dans les draps salis à peine réchauffés de ces instants glacés pour une nuit blanche comme la rage que je ressentais parfois à être encore et toujours prête à te rejoindre dans ces lits, abandonnant mes vêtements sur les moquettes ternes ou les fauteuils aux couleurs délavées de ces haltes aussi déplaisantes que le goût amer que me laissaient à chaque fois tes baisers furtifs et coupables.
Les kilomètres d'asphalte défilaient sous mes yeux distraits par la pensée de ce rendez-vous dans une chambre luxueuse réservée pour deux nuits entières dans un hôtel caché au creux de la forêt. Je conduisais comme absente en un long songe troublant et intranquille.
Tu étais déjà là. Tu attendais en piétinant nerveusement près de ta voiture. Ton regard te trahissait. J'ai demandé pourquoi tu m'avais amenée ici. Le flot de tes paroles ravivait le souvenir des dîners presque muets dans les arrière-salles de restaurants infréquentés et les râles étouffés de nos ébats écourtés par ta crainte d'être surpris.
Cet endroit était ton plus beau souvenir avec elle. Son prénom résonnait en moi pendant que tu cherchais tes mots. La promesse de ces trois jours différents de tous les autres s’évanouissait lentement pendant que tes mots s’échouaient sur le roc de mon visage dévasté par une gigantesque marée trouble.
Je ne suis pas entrée dans la grande bâtisse. Lorsque je quittai la forêt pour rejoindre la côte, j’imaginai l’espace d’un instant une chambre lourdement meublée, des rideaux flottant devant de grandes fenêtres, une odeur de fleurs dans la douceur du soir. Puis je la vis rêvant dans la salle de bains de marbre blanc, plongée dans un bain odorant et s’enroulant ensuite dans un peignoir siglé, souriant dans le miroir biseauté au reflet de ton visage la contemplant amoureusement.
Une route prise au hasard me conduisit au pied d’une maison de pierres. Un vent marin soufflait au dehors lorsque j’entrai dans la pièce presque nue. Je posai mon sac sur l’unique chaise et le choc de mes clefs de voiture tombant sur le parquet ciré me sortit enfin de ma torpeur. Je réchauffai mon corps sous une douche aux robinets grinçants. Je tirai les persiennes et m’enfonçai dans le lit douillet où je me m’éveillai au matin sous le rayon tiède d’un timide soleil. J’aperçus au loin la plage longue et blonde et pensai que peut-être je pouvais aimer cette chambre et y rester quelques jours.
02 juin 2010
Un charlatan dans mon grenier
La dame qui a téléphoné a dû recevoir une formation en béton armé. D’habitude je n’ai pas besoin de plus de quelques minutes pour éconduire tous les vendeurs par téléphone qui essaient de me fourguer des assurances ou des solutions miracle pour faire des économies. Mais là, je ne sais pas comment elle a réussi à me faire accepter ce rendez-vous avec un technicien des charpentes. Je devais être moyennement en forme quand elle a appelé. Bref, le mec est là devant ma porte, et je sens que ça va être copieux. Il commence par me faire un sketch du tonnerre en matant les poutres anciennes qui constituent le plafond du rez de chaussée de ma maison. Elles sont vieilles oui, et alors. « - Hé ben ma petite dame, on dirait que j’ai bien fait de venir ! »J’ai horreur qu’on m’appelle ma petite dame, t’es mal parti toi, me dis-je en regardant ce clown enfoncer son tournevis dans le bois un peu usé des poutres blondes. A t'il senti mon agacement où est-ce une partie de la méthode? Il déclare soudain que j’ai de la chance, car mes poutres ne sont pas attaquées par les capricornes. L’envie de le foutre dehors sans attendre qu’il tâte tous les murs avec son cruciforme commence sérieusement à poindre mais je reste calme et silencieuse. Le personnage est tellement caricatural que je laisse faire et je l’observe faisant son cirque. Il me demande s’il peut aller jeter un œil dans le grenier. Bon, allons donc voir le grenier. Il sort son masque et sa combinaison spéciale et passe négligemment les doigts dans ses cheveux bruns gominés. Il se prépare visiblement à une expédition très dangereuse. Je l’informe qu’il n’a rien à craindre,à part de la poussière, quelques cartons et des araignées, il ne trouvera rien de toxique dans mon grenier. Mais non, rien à faire, le show est bien rodé, comme celui de la téléprospectrice. J’ai à faire à des professionnels de leur profession. Il grimpe à l’échelle que je tiens quand même par précaution. J’attends en bas et je commence à m’amuser, convaincue que le diagnostic va être terrible. J’essaie d’imaginer ce qu’il va bien pouvoir trouver avec sa lampe et son tournevis. Il redescend et c’est à ce moment que le Grand Show démarre. Nous retournons dans la cuisine et il pose sur la table ses catalogues et son bloc notes. A ce moment une autre phase de la technique se déclenche sous mes yeux ahuris : il rectifie légèrement le col de sa chemisette bleu canard qui laisse entrevoir un torse velu et une chaîne dorée. Il entame l’énoncé du diagnostic : le toît de ma maison va me tomber sur la tête, prêt à s’effondrer si je ne réagis pas très vite. Aucune bestiole genre termite ou capricorne dans le bois, non, mais un champignon appelé mérule qui lentement mais sûrement détériore un peu plus chaque jour l’état de la charpente. Ce qui fait que, si je ne veux pas devoir dans quelques mois au mieux dans deux ans payer des sommes folles pour tout refaire je dois de toute urgence lui signer un bon de commande pour un traitement de ma toîture intérieur-extérieur pulvérisation isolation karcher injection d'anti -bestioles tous les vingt centimètre isolation ultra efficace nettoyage travail parfait méfiez-vous de ceux qui sont moins chers que nous ce sont des charlatans ! Je crois rêver tandis que je le laisse déballer l’artillerie. Planches couleur, dessins de bestioles en tout genre. Embrouille, contre-embrouille, dessins, aller-retour dans son classeur, un cours sur le bois, un cours sur les termites. Bizarrement rien sur les mérules. La somme est lancée : 1700 euros, et c’est un prix d’ami, parce qu’en vérité, ça coûte normalement beaucoup plus cher que ça. Il a justement un chantier la semaine prochaine sur le village, alors on prend rendez-vous tout de suite ? Je souris. Il croit que c’est gagné. Il ré-attaque : garantie décennale, charte de confiance, expertise qualité, réputation, exclusivité. Je pose deux ou trois questions auxquelles il ne répond pas. Il revient un peu sur les capricornes et les termites, me montre à nouveau ses photos de larves, de colonies. C’est impressionnant ! Je lance un « Oui mais y en a pas ! » « Mais ça pourrait ! » Ce type est un phénomène. Devant mon air décidément pas affolé pour un sou, il commence à perdre sa belle assurance technique et essaie une autre méthode : le charme. Et là, j’en ai subitement assez de son assurance de camelot de foire. Je lui annonce que de toute façon, va falloir qu’il revienne pour expliquer tout ça à mon compagnon, parce que je ne prends jamais aucune décision concernant la maison sans avoir son avis éclairé. Je lui propose donc de revenir plus tard pour convaincre mon homme, qui, je le préviens non sans cruauté, est un sacré dur à cuire ! Il tente un dernier "Ah mais je suis bien sûr que vous pourrez le convaincre sans moi !". Je parviens enfin à le mettre gentiment dehors, tout dépité. Je range mon échelle en me disant que oui, quand même il va falloir que je m'occupe un de ces quatre de la ventilation du grenier. Parce qu'en fait, chez moi, y a pas de mérules. A peine un poil d'humidité.
27 mai 2010
On the road
Quinze ans, faut que je remonte 15 ans de boulot. Pour avoir peut-être droit à quelques centaines d'euros par mois, faut que je prouve à l'état que j'ai été une bonne travailleuse méritante et régulière, pendant les 10 ans qui précèdent la création puis l'abandon de mon entreprise.Quinze années bien lointaines où je dois fouiller pour retrouver mes contrats d’intermittente du spectacle, un jour ici l’autre ailleurs, un jour habilleuse un autre assistante de plateau, le lendemain autre chose au gré des passages de tournées et des cachets glanés ici et là pendant toutes ces années où je vivais au jour le jour.
Je fouille depuis des heures dans les cartons où des morceaux de ma vie se sont entassés pêle-mêle.Les feuillets égarés un temps côtoient les bulletins de salaire bien rangés des périodes plus stables pour lesquelles les choses sont aussi en ordre que la vie bien rangée qui allait avec.Les souvenirs affluent et je me revois pataugeant dans la boue de festivals d’été bretons et pluvieux ou transpirant sous le soleil du sud lors d’un méga concert de U2. Je revois les visages des gens qui ont partagé avec moi ces moments uniques où le temps n’avait aucune importance. Nous débarquions sur les sites vides et la scène se construisait en quelques heures, nos cantines éphèmères accueillant les techniciens affamés et rigolards. Je me revois fourbue et heureuse d’avoir engrangé pendant quelques jours assez d’argent pour tenir quelques semaines, contente d’avoir glané au fil des rencontres des contacts porteurs de nouveaux contrats et d’autres ballades. J’ai pour souvenirs les voix et les rires et la mémoire des lieux et des gens. J’ai distribué à ceux qui les voulaient toutes les objets glanés au fil de ces concerts. Je me souviens des filles qui ne venaient bosser que pour collectionner les autographes et approcher les stars. Je souris aujourd’hui en me rappelant une belle brune qui arrivait maquillée comme pour un rendez-vous d’amour et qui passait son temps à chercher le regard des musiciens, pestant sur ses beaux ongles peints délavés par l’épluchage de légumes et la plonge qu'elle détestait..
J’ai aimé cette vie, oui, je l’ai aimée, même si les mois qui défilent et la course aux cachets étaient remplis d’incertitude. Le temps a passé, j’ai changé de vie tant de fois et vécu tant d’autres expériences que j’avais presque oublié la saveur ancienne de cette existence bohème. Je me souviens de la tournée de l’idole française, de ses fans déchaînées, de son visage buriné et de la cour de flatteurs le suivant pas à pas. Les journées étaient longues et je me revois descendant du bus à cinq heures du matin et assistant au déchargement des camions, attendant que mon matériel soit acheminé jusqu’au sous-sol où j’installais la cantine. Je revois les visages usés par le manque de sommeil et l’abus de drogues en tout genre jusqu’au bout de la nuit. Je m’endormais chaque nuit dans ma couchette étroite et m’éveillais dans une autre ville, sous un autre soleil, chaque jour apportant son lot de rires et de fatigue. Le visage de Tony le cuisinier me regarde soudain. Ce type vieilli par l’alcool, tournant depuis 20 ans, improvisant chaque jour un festin en quelques heures une fois avalées dès le réveil les bières nécessaires au déclenchement de sa créativité débordante. Il m’a beaucoup appris et il est assez étrange que son souvenir ne me soit pas plus souvent revenu lorsque je cherchais moi aussi à créer dans la cuisine de mon restau bien des années plus tard. Sans doute avais-je plus besoin à cette époque de me souvenir de ses recettes que de lui. Lui qui est mort comme il le souhaitait en plein milieu d’une tournée, d’un bête arrêt cardiaque. On the Road.
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