25 avril 2011

Le questionnaire de Blue

C'est en lisant les réponses d'Anne à ce  questionnaire que je suis remontée sur celles de Blue et de quelques autres, et me suis aperçue qu'elle m'avait invitée à participer.Voici donc mes réponses. 

Le mot que vous préférez

Ce n’est pas un seul mot, mais le mariage de deux mots, ceux que je dis à mes enfants, et à l’homme que j’aime : Mon Amour.

Le mot que vous détestez

Le mot désespoir, parce que ça tue.

Votre drogue favorite :

L’amour, je ne peux pas m’en passer.

Le son que vous aimez :

Les éclats de rires des gens que j’aime, quand ils explosent d’une joie partagée et qu’on se sent bien

Le son, le bruit que vous détestez :

Le bruit des bottes, je l'entends venir et ça me fait froid dans le dos.

Votre juron, gros mot ou blasphème favori?

Putain de merde, je le dis plusieurs fois par jour.

Homme ou femme pouvant illustrer un nouveau billet de banque?

Personne, vive le retour au troc et adieu la monnaie !

Le métier que vous n'auriez pas aimé faire?

Tous ceux qui conduisent à se prendre au jeu dangereux et malsain de l'exercice du pouvoir.

La plante, l'animal dans lequel vous aimeriez être réincarné? 

La plante : un coquelicot sauvage au milieu d’un champ, parceque j'en rêvais quand j'étais petite.

Un animal : un oiseau, pour avoir enfin la tête dans les nuages.

Et si Dieu existe, qu'aimeriez -vous, après votre mort, l'entendre vous dire?

Ca risque pas, on n’a pas les mêmes valeurs, il aura pas envie de me causer.



Morceaux choisis # 1

Dans la cabane à charbon, il la trouva, sa mère, assise dans les ténèbres, assise dans un coin sur une planche à mortier. Il sursauta en la voyant, il faisait si noir, et son visage était si blanc, pétrifié de froid, assise en robe légère, les yeux rivés sur son visage à lui, sans un mot, telle une morte, sa mère figée dans un coin. Elle était loin du petit tas de charbon et de la remise où Bandini rangeait ses outils de maçon, son ciment et ses sacs de chaux. Il se frotta les yeux pour dissiper la lumière aveuglante de la neige, le seau à charbon tomba près de lui et il plissa les paupières tandis que la silhouette de sa mère se dessinait de plus en plus clairement, sa mère assise sur une planche à mortier dans les ténèbres de la cabane à charbon. Etait-elle folle ? Et que tenait-elle donc à la main ?
"Maman ! s'écria-t-il avec une nuance de reproche. Qu'est-ce que tu fais ici ?"
Pas de réponse, mais sa main s'ouvrit et il vit ce qu'elle tenait : une  truelle de maçon, celle de son père. Le vacarme de la révolte envahit son corps et son esprit. Sa mère dans les ténèbres de la cabane à charbon avec la truelle de son père. C'était faire intrusion dans l'intimité d'une scène qui n'appartenait qu'à lui. Sa mère n'avait aucun droit de se trouver ici. C'était comme si elle l'avait découvert, lui, ici, commettant un péché enfantin en ce lieu où il se réfugiait si souvent; mais elle était là, tenant la truelle de son père. Pourquoi se comportait-elle ainsi  ? Pourquoi devait-elle sans cesse se souvenir de lui, brasser ses vêtements, toucher sa chaise ? Oh, Arturo l'avait vue faire plusieurs fois, contempler la place vide de Bandini à table, par exemple : et maintenant cela, sa mère tenant la truelle de Bandini dans la cave à charbon, gelée jusqu'aux os et insensible comme une morte.Dans sa colère, il donna un coup de pied dans le seau à charbon et se mit à pleurer.
"Maman ! s'écria-t-il pour la réveiller. Quae fais-tu ? Pourquoi estes-t ici ? Tu vas mourir de froid, maman !  Tu vas geler !"
Elle se leva et vacilla vers la porte en tendant devant elle ses mains livides, le visage parcheminé par le froid, exsangue ; elle passa devant lui et sortit sous le ciel sombre du soir. Il ignorait combien de temps elle avait passé là, peut-être une heure, peut-être plus, mais il savait qu'elle devait être à moitié morte de froid. Elle marchait dans un état second, regardant autour d'elle comme si elle découvrait cet endroit pour la première fois.


John Fante
Bandini

20 avril 2011

La chanson râpeuse

La blessure est légère 
Une perle de sang coule de la petite faille 
Une goutte, une seule 
Une larme écarlate, presque sèche déjà 
Dont les reflets brillants pâlissent sur ma joue 
s’effaçant doucement 
Et demeure
Seulement le souvenir brûlant 
De la larme écarlate, dissoute par le temps 
Glissant de ma paupière 
Sur le brun de mes cils
A sa source, une ride, creusée comme un sillon 
Par le soleil enfui qui s’éteint lentement
En porte la brûlure 
Dont le rose écorché est gravé sur ma peau.


Merci à Eric pour le titre

11 avril 2011

Poème d'Avril

Il y a de grandes flaques de sang sur le monde
où s'en va-t-il tout ce sang répandu
Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
drôle de saoulographie alors
si sage... si monotone...
Non la terre ne se saoule pas
la terre ne tourne pas de travers
elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saisons
la pluie... la neige...
le grêle... le beau temps...
jamais elle n'est ivre
c'est à peine si elle se permet de temps en temps
un malheureux petit volcan
Elle tourne la terre
elle tourne avec ses arbres... ses jardins... ses maisons...
elle tourne avec ses grandes flaques de sang
et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent...
Elle elle s'en fout
la terre
elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler
elle s'en fout
elle tourne
elle n'arrête pas de tourner
et le sang n'arrête pas de couler...
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des meurtres... le sang des guerres...
le sang de la misère...
et le sang des hommes torturés dans les prisons...
le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman...
et le sang des hommes qui saignent de la tête
dans les cabanons...
et le sang du couvreur
quand le couvreur glisse et tombe du toit

Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots
avec le nouveau-né... avec l'enfant nouveau...
la mère qui crie... l'enfant pleure...
le sang coule... la terre tourne
la terre n'arrête pas de tourner
le sang n'arrête pas de couler
Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des matraqués... des humiliés...
des suicidés... des fusillés... des condamnés...
et le sang de ceux qui meurent comme ça... par accident.
Dans la rue passe un vivant
avec tout son sang dedans
soudain le voilà mort
et tout son sang est dehors
et les autres vivants font disparaître le sang
ils emportent le corps
mais il est têtu le sang
et là où était le mort
beaucoup plus tard tout noir
un peu de sang s'étale encore...
sang coagulé
rouille de la vie rouille des corps
sang caillé comme le lait
comme le lait quand il tourne
quand il tourne comme la terre
comme la terre qui tourne
avec son lait... avec ses vaches...
avec ses vivants... avec ses morts...
la terre qui tourne avec ses arbres... ses vivants... ses maisons...
la terre qui tourne avec les mariages...
les enterrements...
les coquillages...
les régiments...
la terre qui tourne et qui tourne et qui tourne
avec ses grands ruisseaux de sang.


Jacques Prévert

10 avril 2011

La femme aux cheveux rouges

Je suis la femme aux cheveux rouges, je suis aussi l’étrangère. Les sourires faux et les regards fuyants me le disent depuis longtemps. Ce village ne m’aime pas. Et je ne m’en souciais guère. Non, je ne suis pas d’ici. Ma nature cadre certes mal avec l’indolence d'un village endormi, où les mauvaises langues se cachent derrière les volets clos. Les ragots vont bon train. Oui, on me voit courir beaucoup ces derniers mois, de ce petit restau toujours plein à l’agence immobilière où je travaille aussi, parce qu’il me faut nourrir mes enfants et qu’ici le soleil coûte cher ! Il y a quelques temps, un monsieur me l’a dit : « Hé vous, mais vous êtes partout ! » j’ai souri sans comprendre. Mais lorsque les lettres malveillantes sont arrivées, plus ou moins anonymes, relayant les ragots, je suis tombée des nues ! C’est cette étrange lettre, écrite au patron de ce petit restau ou je bosse chaque jour, qui m’a désarçonnée. Je suis « la serveuse aux cheveux rouges », celle dont on se plaint parce qu’elle est soi disant moqueuse et mal polie. Est-ce parce que jamais je ne ris à leurs blagues racistes, est-ce parce que parfois, un peu lasse, je me contente de faire semblant de ne pas les entendre ? Est-ce parce que je bosse dans la seule agence du village où on ne refuse pas de louer aux basanés, tenue par une femme qui subit elle aussi et depuis des années, des commérages odieux ? Oh, je leur crierais bien ma colère, à tous ces abrutis qui jasent et qui me jugent et m’accusent peut-être aussi de voler le travail de quelqu’un du pays, moi qui ne suis pas des leurs, et dont les enfants sans doute un peu trop colorés se font montrer du doigt et bousculer dans la cour de l’école. Je peste et j’enrage. Mais je ne dirai rien, et je continuerai chaque jour, comme avant, à sourire et à vivre, jusqu’à ce jour je l'espère prochain où je m’en irai me faire ma place ailleurs, loin de la connerie et de l’ambiance immonde de ce village où je sais n’avoir jamais été la bienvenue.

07 avril 2011

Breves enfantines 2

J'ai offert à Nino il y a quelques temps une de ces petites couvertures, toutes douces, qui sont comme des doudous lorsqu'on les glisse sur soi avant de s'endormir. Il a choisi de dormir plutôt dessus, et la remet chaque soir bien en place sur son drap avant de s'endormir. Sa couverture est d'un joli vert tendre. Ce soir, avant d'aller se coucher, il lisse soigneusement sa couverture, me sourit et me dit : Et voilà, j'ai tendu la pelouse !

30 mars 2011

Pensée positive, relais

Chez Jean-Jacques aujourd'hui, ce billet intitulé Pensée positive, où vous pourrez lire ceci :

"MERCI d'envoyer vos prières d'amour et de gratitude à l'eau des réacteurs nucléaires  de Fukushima au Japon, jeudi 31 mars à 12.00 - cela sera fait tout autour du monde - mail de M. Emoto.
S'il vous plaît, répétez la phrase suivante ::
“Eaux du réacteur nucléaire de Fukushima, nous sommes navrés de vous faire souffrir. S'il vous plaît, pardonnez-nous. Nous vous remercions et vous aimons".
 S'il vous plaît, dites cette phrase à haute voix ou dans votre tête. Répétez-la 3x en mettant vos mains ensemble, dans une position de prières. M. Emoto.

Voici une vidéo qui vous en dira peut-être plus sur Masaru Emoto, un auteur japonais connu pour sa théorie  contestée par les scientifiques sur les effets de la pensée et des émotions sur l'eau.


Quoi qu'il en soit, son message est un message d'Amour. Et, comme l'écrit Pomme, ça ne peut pas faire de mal. Anne ajoutant, pas plus de mal qu'il n'y en a déjà eu de fait.
Et ça, C'est  tristement vrai.



29 mars 2011

Juste une chanson

I
I can’t promise you that I won’t let you down
And I
I can’t promise you that I will be the only one around
When your hope falls down
But we’re young
Open flowers in the windy fields of this war-torn world
And love
This city breathes the plague of loving things more than their creators

I ran away
I could not take the burden of both me and you
It was too fast
Casting love on me as if it were a spell I could not break
When it was a promise I could not make

But what if I was wrong?

But hold on to what you believe in the light
When the darkness has robbed you of all your sight

And now this land
Means less and less to me without you breathing through its trees
At every turn
The water runs away from me and the halo disappears
And the hole when you’re not near

So what if I was wrong?

But hold on to what you believe in the light
When the darkness has robbed you of all your sight

So hold on to what you believed in the light


23 mars 2011

Poésie

It appears that certain people think that poetry should be a certain way. For these, there will be nothing but troubled years. More and more people will come along to break their concepts. It's hard I know, like having somebody fuck your wife while you are at work, but life, as they say, goes on.
     Buk




hello, how are you?


this fear of being what they are:
dead.

at least they are not out on the street, they
are careful to stay indoors, those
pasty mad who sit alone before their tv sets,
their lives full of canned, mutilated laughter.

their ideal neighborhood
of parked cars
of little green lawns
of little homes
the little doors that open and close
as their relatives visit
throughout the holidays
the doors closing
behind the dying who die so slowly
behind the dead who are still alive
in your quiet average neighborhood
of winding streets
of agony
of confusion
of horror
of fear
of ignorance.

a dog standing behind a fence.
a man silent at the window.


Charles Bukowski

20 mars 2011

Printemps


des racines sensibles
s’enfoncent dans le plus profond du jardin
vaisseaux tentaculaires câbles
prospecteurs
à la recherche
de quel indice
le rosier s’agrippe au grillage
ses petites feuilles me font de petits
signes glacés à travers le canevas
encore plus mystérieux
un tapis volant d’étourneaux
a lâché dans l’air
une goutte d’huile de froid
un arbre m’a dit
va donc voir la mer
je l’ai trouvée qui rageait entre les rochers
un dieu accroupi lavait son linge
les flots jouaient avec la mousse
qui tissait vers le rivage
des suaires de neige




Extrait de « Mer Ouverte »,
Éd. Caractères, Paris, 1973


Poème de Hamid Tibouchi

Largage dominical #20

18 mars 2011

Brève enfantine

Dialogue directement rapporté de la cour du Collège, lorsque comme chaque jour, mon fils Nino croise dans les couloirs un de ses camarades de classe, très branché fringues et absorbé à vérifier sur les vêtements des autres la présence ou l'absence des logos qui sont "in"!


- Hé mais t'as qu'une paire de chaussures ? tu mets tout le temps les mêmes !
- Et toi, t'as qu'une seule idée, tu dis tout le temps la même !


Morte de rire !

17 mars 2011

Amour

En ces jours sombres, où leur folie explose à la gueule des vils apprentis sorciers qui ont cru pouvoir jouer et faire du profit avec l'énergie nucléaire, nous apparait clairement l'avenir de la planète, et celui de nos enfants. Aimons les, aimons nous, c'est le moment ou jamais d'oser dire à ceux que nous aimons combien nous les aimons. 



11 mars 2011



Don't Let It Happen Here
By Charles Mingus
One day they came and they took the communists,
And I said nothing because I was not a communist.
Then one day they came and they took the people of the Jewish faith,
And I said nothing because I was had no faith left.
One day they came and they took the unionists,
And I said nothing because I was not a unionist.
One day they burned down the Catholic churches.
And I said nothing because I was born a Protestant.
Then one day they came and they took me.
And I could say nothing because I was guilty as they were,
For not speaking out and saying that all men have a right to freedom.

08 mars 2011

La nuit avant le rêve


Le monde disparaît lentement. Ils regardent tous
le temps trompeur sur le mur: ô allons!
Les frontières dans lesquelles nous vivons ne sont pas
les frontières dans lesquelles nous mourons.
Nuit âpre au corps mort,
mort est le coeur mais les profondeurs restent.
Cette nuit l’eau elle-même voudrait
se boire jusqu’à la lie et reposer.

Voyage tant qu’il y a encore monde et savoir:
tu seras beau de poussière, tu connaîtras la cendre et l’éclat.
Rends-toi aveugle en allant ton chemin, mais sache:
faux est le soleil, vraie sa course.
Que les marchands naviguent à travers le temps, les oreilles bouchées de cire,
toi, ose écouter comment chantent les déserts,
tant que les fleurs pâles s’agenouillent devant la mer fermée et qu’il y a
en toi une force qui te déchire.

Vide, comme les astres sont petits!
Ton rêve sans corps, ta nuit sans nuit,
est une épithète de soleil pur, débordante de louanges.
Mais que je te vois est-ce mon pouvoir ou le tien?
Clôture diaphane que l’éclat a vaincu,
maudite transparence qui me remplit de peur,
ta fleur est le seul astre au-dessus de la ville,
ta vanité est d’or pur!

Le monde disparaît lentement, triste monde.
Qui aura enseveli notre coeur et nos os
là où la mémoire n’atteint pas, où le mouvement
ne nous multiplie pas, où les jours ne nous répètent pas!
Arrachez-moi la langue et mettez une fleur:
commence l’errance à travers la lumière. Assez de paroles!

Demain sans doute même les lâches pourront
ce qu’aujourd’hui ne peuvent que les audacieux et les vrais
qui, dans l’espace entre nous et la nuit,
ont trouvé les raisons inouïes d’un autre amour.

Le monde disparaît. Et nous croyons de toute notre violence
en une pensée que personne encore ne pense,
en un lieu vacant, en l’écume lorsque la mer se confond
avec le vide et s’annonce par un rugissement.


Branko Miljkovic (1936-1961)

03 mars 2011

Lucidité


The riots
I've watched this city burn twice
in my lifetime
and the most notable thing
was the arrival of the
politicians in the
aftermath
proclaiming the wrongs of
the system
and demanding new
policies toward and for the
poor.
nothing was corrected last
time.
nothing will be corrected this
time.
the poor will remain poor.
the unemployed will remain
so.
the homeless will remain
homeless
and the politicians,
fat upon the land, will live
very well.

Charles Bukowski
5/5/1992

25 février 2011

Ô liberté

Une idée ça vrille et ça pousse
l'idée du champ dans l'épi de blé 
au coeur des feuilles l'idée de l'arbre 
qui va faire une forêt 
et même, même 
forcenée, l'idée du chiendent 

c'est dans l'homme tenu 
sa tourmente aiguisée
sa brave folie grimpante 

non, ça n'déracine pas 
ça fait à sa tête de travers 
cette idée-là, bizarre! ce qu'on a 
tête de caboche, ô liberté 

TÊTE DE CABOCHE 
Gaston Miron

21 février 2011

Calanques

La Pointe Rouge, les Goudes, Callelongue... 
De Marseille à Cassis, quelques noms inconnus de moi jusqu’à cette ballade entre terre sauvage et mer parfois turquoise, mes yeux émerveillés par la beauté du paysage minéral baigné d’une lumière neuve, sur une route qui serpente au coeur de ce coin de Provence. Collines sauvages surplombant la mer, îles blanches, oliviers au vert si délicat, petits ports aux pointus sagement alignés, leurs cabanons serrés et comme enchevêtrés sur les flancs de la roche, le temps comme arrêté de cette journée bleue, si bleue. Quelques heures ont suffi. 
Désormais, je sais que mon cœur de bretonne est Provence.

18 février 2011

La pêche !




Je pourrais être une grande gueule,
je pourrais être silencieux
Je pourrais être jeune, je pourrais être vieux
Je pourrais être un gentleman, ou je pourrais être violent
Je pourrais être un chaud lapin ou je pourrais être coincé
Je pourrais être tel le calme avant la tempête, mec,
Attendant que l'enfer se lache
Je pourrais être innocent ou je pourrais être coupable
Ce qui ne signifie pas que je ne croirais pas à la fatalité
Alors je chante...
Je pourrais être riche comme un bohémien errant
Je pourrais être pauvre comme un portefeuille bien rempli mais perdu
Je pourrais être le premier, ou je pourrais passer en dernier
Ce n'est pas ce qui casse la bande, mec,
C'est comment on fait passer le message
Je pourrais être un rouge, bleu, noir ou blanc couché de soleil
Sombre la journée, mec, lumineux la nuit
Je pourrais être le soleil, mec, je pourrais être la Lune
Je suis fait d'étoiles, mec
Je brille si fort
Alors je chante...
Je pourrais être endormi, mec, ou je pourrais être éveillé
Je pourrais être en vie et faire le mort
Je pourrais être ignorant ou je pourrais être cultivé
Je pourrais diriger ma vie, mec, ou je pourrais être dirigé
Je pourrais être n'importe quoi qui m'intéresse, mec
Tout ce dont j'ai à faire c'est me donner une moitié de chance
Je pourrais ajouter l'amour à ma vie
Et la partager avec le monde si j'avais un peu minimum d'équilibre...
Alors je chante...


Merci Christian...pour le partage... et pour le titre

17 février 2011

A tous les enfants

A tous les enfants qui sont partis le sac à dos
Par un brumeux matin d'avril
Je voudrais faire un monument
A tous les enfants 
Qui ont pleuré le sac au dos
Les yeux baissés sur leurs chagrins
Je voudrais faire un monument
Pas de pierre, pas de béton
Ni de bronze qui devient vert
Sous la morsure aiguë du temps
Un monument de leur souffrance
Un monument de leur terreur
Aussi de leur étonnement
Voilà le monde parfumé,
Plein de rires, plein d'oiseaux bleus
Soudain griffé d'un coup de feu
Un monde neuf où sur un corps 
qui va tomber
Grandit une tache de sang
Mais à tous ceux qui sont restés 
Les pieds au chaud, sous leur bureau
En calculant le rendement 
De la guerre qu'ils ont voulue
A tous les gras tous les cocus 
Qui ventripotent dans la vie
Et comptent et comptent leurs écus
A tous ceux-là je dresserai 
Le monument qui leur convient
Avec la schlague, avec le fouet
Avec mes pieds avec mes poings
Avec des mots qui colleront
Sur leurs faux-plis sur leurs bajoues
Des larmes de honte et de boue. 

Boris Vian, A tous les enfants

16 février 2011

Spleen

Partir pour un grand et paisible voyage, tout quitter, renaître, effacer les chagrins, panser les plaies de mes enfants, passagers eux aussi du radeau qui traverse l’orage, ballotés comme moi, silencieux et rêveurs. Lucides et confiants, ils savent que le sourire léger accroché à mes lèvres est pour eux, chaque jour. Ils l’appellent mon sourire caché et le chérissent sans le comprendre. Leurs rires ne résonnent plus de la légèreté de l’enfance. Ils s’en sont éloignés imperceptiblement, si tôt, trop tôt. Ils portent le fardeau de leur frêle impuissance face au poids de nos choix, si lourds de conséquences, nos choix qui les arrachent à leur douce existence. Ils apprennent le manque, et l’absence. Souvent leurs yeux me disent leur tristesse. Derrière leurs cils soyeux, leurs rêves sont secrets. Je rêve moi aussi de ces couleurs nouvelles que le ciel déchargé de la pluie de leur chagrin sans larmes apportera peut-être demain sous un nouveau soleil.

La pluie

13 février 2011

Largage dominical#20

Prenez un mot prenez en deux 
faites les cuir’ comme des oeufs 
prenez un petit bout de sens 
puis un grand morceau d’innocence 
faites chauffer à petit feu 
au petit feu de la technique 
versez la sauce énigmatique 
saupoudrez de quelques étoiles 
poivrez et mettez les voiles 
Où voulez vous donc en venir ? 
A écrire 
Vraiment ? 
A écrire ? 

Raymond Queneau

12 février 2011

8'14 d'émotion

Vertige

Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante. Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux. Il y a en moi quelque chose d’inapaisé et d’inapaisable qui veut élever la voix. Il y a en moi un désir d’amour qui parle lui-même le langage de l’amour. Je suis lumière : ah ! si j’étais nuit ! Mais ceci est ma solitude d’être enveloppé de lumière. Hélas ! que ne suis-je ombre et ténèbres ! Comme j’étancherais ma soif aux mamelles de la lumière ! Et vous-mêmes, je vous bénirais, petits astres scintillants, vers luisants du ciel ! et je me réjouirais de la lumière que vous me donneriez. Mais je vis de ma propre lumière, j’absorbe en moi-même les flammes qui jaillissent de moi. Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent ; et souvent j’ai rêvé que voler était une volupté plus grande encore que prendre. Ma pauvreté, c’est que ma main ne se repose jamais de donner ; ma jalousie, c’est de voir des yeux pleins d’attente et des nuits illuminées de désir. Misère de tous ceux qui donnent ! O obscurcissement de mon soleil ! O désir de désirer ! O faim dévorante dans la satiété ! Ils prennent ce que je leur donne : mais suis-je encore en contact avec leurs âmes ? Il y a un abîme entre donner et prendre ; et le plus petit abîme est le plus difficile à combler. Une faim naît de ma beauté : je voudrais faire du mal à ceux que j’éclaire ; je voudrais dépouiller ceux que je comble de mes présents : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté. Retirant la main, lorsque déjà la main se tend ; hésitant comme la cascade qui dans sa chute hésite encore : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté. Mon opulence médite de telles vengeances : de telles malices naissent de ma solitude. Mon bonheur de donner est mort à force de donner, ma vertu s’est fatiguée d’elle-même et de son abondance ! Celui qui donne toujours court le danger de perdre la pudeur ; celui qui toujours distribue, à force de distribuer, finit par avoir des callosités à la main et au cœur. Mes yeux ne fondent plus en larmes sur la honte des suppliants ; ma main est devenue trop dure pour sentir le tremblement des mains pleines. Que sont devenus les larmes de mes yeux et le duvet de mon cœur ? O solitude de tous ceux qui donnent ! O silence de tous ceux qui luisent ! Bien des soleils gravitent dans l’espace désert : leur lumière parle à tout ce qui est ténèbres, — c’est pour moi seul qu’ils se taisent. Hélas ! telle est l’inimitié de la lumière pour ce qui est lumineux ! Impitoyablement, elle poursuit sa course. Injustes au fond du cœur contre tout ce qui est lumineux, froids envers les soleils — ainsi tous les soleils poursuivent leur course. Pareils à l’ouragan, les soleils volent le long de leur voie ; c’est là leur route. Ils suivent leur volonté inexorable ; c’est là leur froideur. Oh ! c’est vous seuls, êtres obscurs et nocturnes qui créez la chaleur par la lumière ! Oh ! c’est vous seuls qui buvez un lait réconfortant aux mamelles de la lumière ! Hélas ! la glace m’environne, ma main se brûle à des contacts glacés ! Hélas la soif est en moi, une soif altérée de votre soif ! Il fait nuit : hélas ! pourquoi me faut-il être lumière ! et soif de ténèbres ! et solitude ! Il fait nuit : voici que mon désir jaillit comme une source, — mon désir veut élever la voix. Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante. Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux.
 - Ainsi parlait Zarathoustra. 

Friedrich Nietzsche, Chant de la Nuit (Das Nachtlied, 1883)

09 février 2011

Anniversaire

A vous tous qui passez ici, depuis un an.
Qui me lisez, fidèles, complices, amicaux, encourageants, attentifs, Merci



Ce
présent
lisse
comme une planche,
frais,
cette heure-ci,
ce jour
comme une coupe neuve
- du passé
pas une seule
toile d’araignée -,
nous touchons
des doigts
le présent,
nous en taillons
la mesure,
nous dirigeons
son flux,
il est vivant
et vif,
il n’a rien
d’un irrémédiable hier,
d’un passé perdu,
il est notre
créature,
il grandit
en ce
moment, le voici portant
du sable, le voici mangeant
dans notre main,
attrape-le,
qu’il ne nous glisse pas entre les doigts,
qu’il ne se perde pas en rêves
ni en mots
saisis-le,
tiens-le
et commande-lui
jusqu’à ce qu’il t’obéisse,
fais de lui un chemin,
une cloche,
une machine,
un baiser, un livre,
une caresse,
taille sa délicieuse
senteur de bois
et fais-t’en
une chaise,
tresse-lui
un dossier,
essaie-la,
ou alors
une échelle!
Oui,
une échelle,
monte
au présent,
un échelon
après l’autre,
les pieds
assurés sur le bois
du présent,
vers le haut,
vers le haut,
pas très haut,
assez
pour
réparer
les gouttières
du plafond,
pas très haut,
ne va pas au ciel,
atteins
les pommes,
pas les nuages,
ceux-là
laisse-les
passer dans le ciel, s’en aller
vers le passé.
Tu
es
ton présent,
ton fruit:
prends-le
sur ton arbre,
élève-le
sur ta
main,
il brille
comme une étoile,
touche-le,
mords dedans et marche
en sifflotant sur le chemin.

Pablo Neruda

Nouvelles odes élémentaires 
(Nuevas odas elementales, 1955) 
Traduction de Jean-Francis Reille

08 février 2011

Andrée Chédid

J’ai traversé le Rien
Aux jours de mon enfance
Déchiffrant la mort
En nos corps d’argile
Et de brièveté
J’ai récusé l’orgueil
Disloqué les triomphes
Dévoilé notre escale
Et sa précarité

Cependant j’y ai cru

A nos petites existences
A ses saveurs d’orage
Aux foudres du bonheur
A ses éveils ses percées
Ses troubles ou ses silences
A ses fougues du présent
A ses forces d’espérance
Au contenu des heures

J’y ai cru tellement cru

Aux couleurs éphémères
Aux bienfaits de l’aube
Aux largesses des nuits
Oubliant que plus loin
Vers les courbures du temps
L’explosion fugace
Ne laissera aucune trace
De nos vies consumées

Et qu’un jour notre Planète

A bout de souffle
Se détruirait

" Le Rien"
in Rythmes, éd. Gallimard, 2003


Andrée Chedid est morte à Paris, le 6 février 2011.

07 février 2011

Linvitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre.
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde,
—Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.


Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du mal (1857)

03 février 2011

La chambre double

Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l'atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.
L'âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir.C'est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre; un rêve de volupté pendant une éclipse.
Les meubles ont des ormes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l'air de rêver; on les dirait doués d'une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.
Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l'impression non analysée, l'art défini, l'art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l'harmonie. Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très-légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l'esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre chaude.
La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit; elle s'épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l'Idole, la souveraine des rêves. Mais comment est-elle ici? Qui l'a amenée? quel pouvoir magique l'a installée sur ce trône de rêverie et de volupté?
Qu'importe? la voilà! je la reconnais.
Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent étudiées, ces étoiles noires qui commandent la curiosité et l'admiration.
A quel démon bienveillant dois-je d'être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums? O béatitude! ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n'a rien de commun avec cette vie suprême dont j'ai maintenant connaissance et que je savoure minute par minute, seconde par seconde!
Non! il n'est plus de minutes, il n'est plus de secondes! Le temps a disparu; c'est l'Éternité qui règne, une éternité de délices!

Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m'a semblé que je recevais un coup de pioche dans l'estomac.
Et puis un Spectre est entré. C'est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi; une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne; ou bien le saute-ruisseau d'un directeur de journal qui réclame la suite du manuscrit.
La chambre paradisiaque, l'idole, la souveraine des rêves, la Sylphide, comme disait le grand René, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le Spectre.
Horreur! je me souviens! je me souviens! Oui! ce taudis, ce séjour de l'éternel ennui, est bien le mien. Vois les meubles sots, poudreux, écornés; la cheminée sans flamme et sans braise, souillée de crachats: les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la poussière; les manuscrits, raturés ou incomplets; l'almanach où le crayon a marqué les dates sinistres!
Et ce parfum d'un autre monde, dont je m'enivrais avec une sensibilité perfectionnée, hélas! il est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée à je ne sais quelle nauséabonde moisissure. On respire ici maintenant le ranci de la désolation.
Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit: la fiole de laudanum; une vieille et terrible amie; comme toutes les amies, hélas! féconde en caresses et en traîtrises.
Oh! oui! le Temps a reparu; le Temps règne en souverain maintenant; et avec les hideux vieillard est revenu tout son démoniaque cortège de Souvenirs, de Cauchemars, de Colères et de Névroses.

Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées, et chacune, en jaillissant de la pendule, dit: - «Je suis la Vie, l'insupportable, l'implacable Vie! »
Il n'y a qu'une second dans la vie humaine qui ait mission d'annoncer une bonne nouvelle, la bonne nouvelle qui a cause à chacun une inexplicable peur.
Oui! le Temps règne; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse, comme si j'étais un boeuf, avec son double aiguillon. -- «Et hue donc! bourrique! Sue donc, esclave! Vis donc, damné!»

Charles Baudelaire

02 février 2011

Sable mouvant

Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Et toi
Comme une algue doucement caressée par le vent
Dans les sables du lit tu remues en rêvant
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Mais dans tes yeux entr'ouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer. 

Jacques Prévert

Manifeste

On m'a dit : "Fais des chansons comme-ci" On m'a dit : "Fais des chansons comme-ça" Mais que surtout ça ne pa...